Afghanistan – Publié le 26 avril à 14:14 – Mis à jour le 29 septembre 2016 à 13:51

Les talibans, maîtres en devenir d’un Afghanistan sans avenir

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Les talibans, maîtres en devenir d’un Afghanistan sans avenir

A force de patience, ils ont su s’imposer comme la principale puissance du pays. Focalisant les oppositions à un gouvernement corrompu, les talibans contrôlent aujourd’hui dans les faits une bonne partie de l’Afghanistan. Maîtres chanteurs d’un dialogue qui n’aboutit toujours pas, ils continuent de faire régner la violence alors que la population fuit l’absence de perspectives.

Avec l’arrivée du printemps, les talibans afghans espèrent reprendre les combats avec une véhémence redoublée. Ce mouvement islamiste qui participe à mettre l’Afghanistan à feu et à sang depuis une vingtaine d’années est considéré comme plus solide et plus dur idéologiquement que jamais.

Si les combats n’ont jamais cessé, en particulier depuis que la majeure partie de la coalition internationale s’est retirée, l’annonce de l’offensive du printemps a été suivie le 19 avril dernier d’une attaque d’envergure. En plein Kaboul, un commando suicide a frappé un bâtiment officiel, causant plus de 60 morts et 300 blessés. L’explosion d’un véhicule piégé a été tellement violente que des vitres du palais présidentiel, pourtant situé à deux kilomètres de là, étaient soufflées. La cible ? Un quartier passant où nombreux sont les civils à circuler au moment de l’attaque.

Impossibles négociations

Plus forts que jamais, les talibans refusent toujours de rejoindre la table des négociations avec le gouvernement afghan, les Etats-Unis, la Chine et le Pakistan. « Difficile de négocier avec quelqu’un qui gagne », résume Didier Chaudet, directeur de publication au Centre d’analyse de la politique étrangère (CAPE), habitué à parcourir l’ensemble de la région. Pour lui, la stratégie des talibans est le résultat d’une action réfléchie et concertée :

Le gros du travail fait par les talibans depuis deux ans, c’est de montrer qu’ils peuvent frapper partout. Le Kaboul d’aujourd’hui n’est plus le Kaboul d’il y a trois ou quatre ans, où les expatriés et les plus riches se retrouvaient dans des restaurants modernes. Depuis, ils ont été fermés ou explosés. Des talibans par l’esprit sont déjà à Kaboul, avec des sunnites très proches des wahhabites et une remise en cause permanente des droits des femmes. On parle là de gens tirés aux quatre épingles qui fréquentent les grands ministères.

Pakistanais, Russes et Chinois ont commencé à échanger plus ou moins officiellement avec les talibans. Tous sont inquiets de voir monter en puissance l’incontrôlable EI. Mais d’autres motivations se manifestent, comme la stabilité de l’Asie centrale pour Moscou et Pékin, ou encore la sécurisation de voies logistiques indispensables au projet de « nouvelle route de la soie » pour les Chinois. Pour Karim Pakzad, chercheur à l’Institut de recherches internationales et stratégiques (IRIS), c’est surtout Islamabad qui détient les clefs :

Le maître du jeu, c’est le Pakistan. Les talibans ne peuvent rien faire sans que le Pakistan ne le décide. En réalité les négociations ont lieu entre l’Afghanistan et le Pakistan. Le président afghan Ashraf Ghani a même dû renoncer aux accords militaires avec l’Inde. Il est allé jusqu’à accepter un partenariat stratégique entre les services de renseignement afghans et pakistanais… Avant de faire marche arrière vu le fiasco.

Domination sur le terrain

Sur le terrain, les talibans progressent à coups d’opérations de guérilla menées contre une armée afghane défaillante. Les forces de sécurité afghanes ont perdu 16 000 soldats et policiers en 2015 dans des attentats et des embuscades, soit 28% de plus que l’année précédente. Pour Didier Chaudet, le rapport de force est indiscutable :

Ce ne sont que des opérations de guérilla, mais elles sont bien menées. Les forces afghanes ont en face d’elles des combattants aguerris, motivés et entraînés. L’armée afghane est une armée fantôme. Sur un poste de surveillance où devraient se trouver 60 soldats, on ne va par exemple en trouver que dix : le reste est soit mort, soit déserteur… Soit n’a jamais existé et permets simplement aux officiers de toucher les salaires. Ce qui explique que ce n’est pas encore la débandade, c’est que l’artillerie lourde se trouve du côté du gouvernement légal. Mais pour tenir cette artillerie lourde, il faut des troupes.

Les effectifs réels de l'armée nationale afghane (ici une patrouille dans le Helmand) restent difficiles à évaluer du fait d'importants volumes de désertions, de pertes et de malversations. (AFP)

Les exigences des talibans

Les soldats afghans souvent jeunes et rarement motivés pour la défense d’un gouvernement dont la corruption ne cesse d’être démontrée, ont facilement tendance à déserter. En face, dans ce que l’on nomme « talibans », on trouve toutes sortes de révoltes : contre la corruption, contre un chef de guerre local trop violent, contre une autre ethnie… Mais rarement un réel attachement idéologique ou politique. Une révolte qui permet pourtant aux chefs talibans de devenir tout simplement incontournables, comme l’explique Didier Chaudet :

L’enjeu des négociations, c’est un partage du pouvoir. Les Américains ont fait émerger un Afghanistan très centralisé qui n’a jamais existé. Ce que pourraient obtenir les talibans, c’est un vrai débat sur la décentralisation. On laisserait alors les talibans passer de l’état de gouverneurs cachés à celui de gouverneurs visibles et officiels, pour faire ce qu’ils font déjà : administrer le pays.

Pour consentir à dialoguer, les talibans réclament le retrait total des 13 000 soldats de l’Otan toujours présents en Afghanistan. Ils veulent également être retirés des différentes listes noires, notamment de l’ONU et des Etats-Unis. Enfin, ils exigent la libération de leurs prisonniers.

L’opportunité Etat islamique

Depuis quelques mois, un nouvel acteur a émergé dans la guerre civile qui ravage l’Afghanistan : l’EI revendique son propre contingent sur place. En réalité, il s’agit de toute une jeune génération de talibans qui a choisi de changer de camp, en réponse à des désaccords sur la succession du mollah Omar. Pour les jeunes insurgés, il s’agit d’améliorer les perspectives d’avenir en montant rapidement les échelons de cette nouvelle organisation. Pour l’EI, il s’agit de prendre des parts sur le marché de la drogue, poumon économique de l’Afghanistan, alors que le pétrole syrien et irakien s’épuise.

Si dans un premier temps, notamment grâce à une propagande très efficace, ce nouveau fief de l’EI a semblé s’imposer, les talibans « historiques » ont rapidement repris l’ascendant. Notamment parce que pour assurer la destruction des nouveaux arrivants, plusieurs pays ont accepté d’offrir aux talibans moyens et renseignement. Didier Chaudet note ce rapport de force très favorable aux talibans :

Au mieux, il y a 80% de talibans et 20% de fidèles de l’EI. Au début, on a craint une vraie capacité de ceux qui suivaient Daech à prendre des territoires. Ils n’étaient pas si faibles que ça. Mais les gouvernements afghan, pakistanais, et leurs patrons américains, chinois, russes et iraniens se sont réunis pour que tout le monde se mette d’accord pour lutter contre Daech. Ca a encore renforcé les talibans : les uns et les autres ont soit apporté un soutien, soit donné de l’argent, soit accepté de nouer un dialogue.

Dans une vidéo de propagande de 2015, des membres de l'EI exécutent des militants talibans.

Un pays sans avenir

Les Afghans, eux, continuent de payer le prix de cette guerre sans fin. En 2015, l’ONU notait un nombre encore en croissance de victimes, avec 3545 morts et 7457 blessés. Si les talibans restent la principale cause de ces drames, l’armée afghane, dépassée, fait elle aussi de plus en plus de morts parmi les populations. Les Afghans, malgré les dégâts causés par les talibans, sont de plus en plus nombreux à envisager leur retour au pouvoir comme un moindre mal. Certaines ethnies qui ont particulièrement souffert de leur violence, comme les Hazaras, ont même accepté de s’allier militairement avec eux pour combattre l’EI dans certaines régions.

L’Afghanistan est dans une situation économique catastrophique, encore aggravée par les niveaux de violence qui font fuir les investisseurs et par le départ des militaires occidentaux qui représentaient une manne conséquente. Commercialement, le pays est logistiquement très dépendant du Pakistan, faute d’avoir un accès à la mer : les approvisionnements et les exports doivent passer par Karachi, par la route, en traversant toutes les zones tenues par les talibans dans les deux pays. Avec 250 000 Afghans ayant fui le pays l’année dernière, le constat est terrible, raconte Françoise Hostalier, ancienne secrétaire d’Etat et présidente de l’association Amitié France-Afghanistan :

En ce moment, c’est vraiment difficile. Le nombre de jeunes qui fuient le pays est catastrophique, à tous les niveaux. Ceux qui ont des diplômes prennent l’avion. Les autres prennent la route, ce qui leur coûte en réalité encore plus cher. Pour eux, il n’y a plus d’avenir : ils fuient tout le monde, les talibans, l’Etat islamique et la misère.

Romain Mielcarek / Couverture: Les familles de victimes de l'attaque du 19 avril pleurent leurs morts. (SHAH MARAI / AFP)