Martin Scorsese par Jacques Séguéla

Martin Scorsese en 2012[CC/sbclick]

Martin Scorsese fait partie des rares légendes vivantes du cinéma. Le réalisateur de Taxi Driver, palmé au festival de Cannes, de Raging Bull, des Affranchis et de Hugo Cabret est un inlassable défenseur du 7e Art avec son action à la tête de l’American Film Foundation. Jacques Séguéla évoque sa rencontre avec le réalisateur de Casino.

 

Archives – Article publié le Vendredi 25 mai 2007

 

Il est des rendez-vous qui marquent votre vie. Adolescent, je me nourrissais chaque semaine d’un article du Reader’s Digest : «L’homme le plus extraordinaire que j’ai rencontré ». Je collectionnais ainsi la galerie de mes mentors, rêvant un jour de pouvoir approcher l’un d’eux. La vie m’a gâté, j’ai croisé tant de héros de mon imaginaire ! Je ne m’en suis jamais lassé. Les rencontres sont les croisements de l’autoroute trop rectiligne de notre existence. Il suffit de prendre l’embranchement. Il vous conduit vers les sentes buissonnières d’autres découvertes, d’autres passions. «Martin Scorsese au téléphone », m’annonce mon assistante. Je prends, persuadé d’une plaisanterie de plus. Mais sa voix ne s’imite pas. C’est bien mon héros cinématographique : «Je suis de passage à Paris, pouvons-nous nous rencontrer ?»

Je me demande en quoi un petit pubar «frenchy» peut l’intéresser. Je revois sa vie en avalanche. Sa naissance, un automne 1942 à Long Island, dans ce quartier de la Petite Italie dont il fera le décor fétiche de son œuvre. Enfant, il souffre gravement d’asthme, les corticoïdes ne sont pas de saison, il est «consigné» chez lui, interdit de sport et de sorties. Ses parents, immigrés siciliens, ont peu de moyens de le distraire, ils l’emmènent au cinéma du quartier. C’est la révélation. Scorsese ne ratera plus une séance, attendant fiévreusement la nouveauté du mercredi suivant.

 

Vidéo : En 1973, Mean Streets contient déjà certains traits essentiels de son cinéma : Robert de Niro, les Rolling Stones et un sens aigu du cadrage

 

 

Naissance d’un style

De retour chez lui, il dessine, dès 10 ans, ses premières idées de film. Il est «addict» pour la vie. Inquiet de cette dépendance juvénile, son père le confie à un collège de séminaristes. Ce n’était pas le bon docteur. Scorsese se rebelle et se fait renvoyer au bout d’un an. Il achèvera ses études en esprit libre à la Cardinal Hays School du Bronx pour s’inscrire dès ses 18 ans au cours de cinéma de la New York University. Licence puis maîtrise, à 24 ans, il est diplômé.

Ses deux inspirations sont la Nouvelle Vague française dont il me parlera goulûment à chacune de nos rencontres et le Shadows de John Cassavetes. Pour survivre, il donne des cours à la NYU, pour vivre, il écrit et tourne son premier long-métrage : Qui frappe à ma porte ? A l’affiche : Harvey Keitel. Il fête ses 27 ans et sa première commande : le tournage de The Honeymoon Killers. Il sera remercié en fin de première semaine lorsque les producteurs découvriront qu’il filme uniquement en plans séquences très larges, risquant d’aboutir à un premier montage de 4 heures. L’échec lui servira de leçon, le style scorsesien est né de là.

 

Vidéo : Bande annonce de Qui frappe à ma porte ?

 

 

Rendez-vous au Ritz

Je suis au Ritz, ce temple de célébrités «first class», à la mode à force d’être démodé. Je frappe le cœur battant à la porte de sa suite. C’est lui qui m’ouvre. Je ne vois que ses yeux électriques presque phosphorescents derrière ces grosses lunettes carrées à la Arthur Miller. Et le torrent de mots se déverse aussitôt. Martin Scorsese ne parle pas, il vous précipite dans une avalanche de mots qui vous étouffe et vous entraîne.

«Je sais que vous aimez le cinéma, me dit-il, j’ai besoin de votre aide et celle de vos clients. Il faut m’aider à sauver la mémoire du cinéma

Je suis interloqué, quasi muet, ce qui n’est pas mon fort. Connaissant sa vie à la lettre, je pense à cette année 1974 où, désertant New York sa bien-aimée, et sa chère université, il s’envole pour l’usine à rêves de Los Angeles. Hollywood n’est pas le cercle fermé des milieux cinématographiques français. Tout jeune talent, fut-il inconnu, y est reçu pour lui donner sa chance. Roger Corman proposa à Marteen (ne l’appelez jamais «Martin», il ne vous répondra pas), de réaliser son premier film Bertha Boxcar, avec David Carradine et Barbara Hershey. Le cinéma est une boule de neige. Un succès, fut-il d’estime, entraîne une commande, fut-elle d’amitié.

 

Vidéo : Bande annonce Boxcar Bertha

 

 

Le spectateur du monde

John Cassavetes engage le jeune surdoué à ne pas se laisser formater par les grands studios mais à lâcher la bonde de sa créativité personnelle. Il choisira d’être le spectateur lucide du monde tel qu’il est, non tel qu’il devrait être : ce sera Mean Streets et sa rencontre avec Robert De Niro. La suite aura pour titre Taxi Driver, en 1976, qui décoche la Palme d’or à Cannes, avec un jury présidé par Tennessee Williams. A 34 ans, Scorsese commence à écrire une des plus belles pages du cinéma, qui pourtant, s’enchaînera par un flop retentissant New York New York avec Liza Minnelli. Qu’importe, un cinéaste est né.

 

Vidéo : Liza Minelli et Robert de Niro dans New York New York

 

 

Sauver le patrimoine du 7e Art

Je suis dans la suite du Ritz, Madame Scorsese surgit, petite souris attentive et discrète. Elle nous prépare et nous sert le thé de sa main, sans quitter des yeux son mari depuis 40 ans. Marteen, lui, n’a pas cessé de parler. La passion monte, il se lève, moulinant des bras, sautillant sur ses pantoufles Gucci (son seul luxe), il mime les scènes de ses films préférés et m’annonce :

« Ces images d’anthologie sont en train de s’effacer peu à peu. Si nous ne restaurons pas ces chefs-d’œuvre, si nous ne les numérisons pas, nos enfants ne les verront jamais. Comment être complice de ce crime culturel en ne réagissant pas ?» Je connais l’American Film Foundation, dont il est le président, entouré des plus grands réalisateurs de la planète, Eastwood, Spielberg, Lucas, Woody Allen, mais je n’imaginais pas que c’était la passion de sa vie.

 

Vidéo : Film promotionnel pour l’ American Film Foundation

 

 

«Savez-vous, poursuit-il sur son rythme de Kalachnikov, que les droits de Borsalino avec Delon et Belmondo, sont bloqués depuis des décennies ? Il existe quelques copies sous le manteau d’une qualité désastreuse. Séguéla, il faut m’aider à convaincre les milieux d’affaires français.» L’engagement de Marteen date de 1980. Raging Bull l’a sacré (deux oscars, dont un pour De Niro) et, déjà , il se lance dans l’aventure de la préservation du patrimoine cinématographique. Il a du mal à convaincre, mais s’acharne. Les premières pellicules sauvées seront ses plus chéries : Le carrosse d’or de Renoir, Rocco et ses frères de Visconti, Belle de jour de Buñuel, ces chefs-d’œuvre européens qui ont nourri la fantasmagorie du môme de Little Italy.

«Quel est, de mes films, votre préféré ?» me lance Marteen.

«Casino»

«C’est curieux, les Français me répondent toujours Taxi Driver ou Raging Bull. Certes, mais pour moi, Casino est plus qu’un film, c’est l’épopée sur fond de machines à sous de la plus belle descente aux enfers du cinéma. Et le seul rôle où Sharon Stone est ce qu’elle aurait dû être : une grande comédienne

«Et vous, Marteen, quel est votre film préféré

«Celui que je ferai demain

 

Vidéo : Casino

 

 

L’œuvre de Scorsese

Certes, avant Casino, il y a eu After Hours, La couleur de l’argent (premier oscar de Paul Newman), La dernière tentation du Christ, Les affranchis (premier oscar de Joe Pesci). Après Casino, il y aura Kundun, le récit de la jeunesse du dalaï-lama, A tombeau ouvert, qui n’est pas le meilleur Nicolas Cage. Et surtout, Gangs of New York, où DiCaprio s’annoncera comme le nouveau De Niro.

Récidivant aussitôt avec Aviator avant d’exploser dans Les infiltrés, le plus grand succès public de Scorsese à ce jour, sur le tournage duquel j’avais eu le privilège d’être invité. Dans un entrepôt transformé en studio géant, il avait reconstitué le poste de police bostonien, décor central du film. Sur le plateau, Matt Damon, DiCaprio, Alec Baldwin, Martin Sheen jouent une scène brutale : les injures fusent, les meublent volent. De l’autre côté du miroir, impassible, Marteen suit la scène sur son écran de contrôle. Assis sur un tabouret à ses côtés, je sens sa concentration palpable, je suis sa tête chercheuse fouillant chaque détail, un silence respectueux remplit l’espace, puis d’une voix à peine audible, il murmure : «Action».

 

Vidéo : les quatre premières minutes des Infiltrés

 

 

En un dixième de seconde, les acteurs se déchaînent dans un ballet millimétré. 90 secondes d’explosion de violence, puis le silence recouvre à nouveau la pièce. Les acteurs, un à un, comme des enfants, vont demander son avis au maître. Il leur parle à l’oreille et lance : «On la refait.» Le cinéma est une longue patience. Il est normal qu’on le protège des affres du temps.

 

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