Smoking pour femme : la révolution selon Saint Laurent

Le smoking[Capture d'écran Youtube]

Un smoking, oui, mais pour femme! Deux ans avant mai 1968, Yves Saint Laurent révolutionne le monde de la haute couture en allant chercher un must dans le vestiaire des hommes. Genèse d’une transgression devenue un symbole du chic.

 

Archives – Article publié le vendredi 18 janvier 2008

 

Rue Spontini. Été 1966 – On murmure, elle n’en a cure. Droite dans ses bottes à talons espagnols, elle avance d’une démarche assurée dans sa veste à grain de poudre noir, quatre poches plaquées sur son pantalon baguetté de satin. La duchesse de Windsor et le gotha venus découvrir la collection automne-hiver d’Yves Saint Laurent n’en reviennent pas. Pensez, une femme en complet smoking à l’époque où la haute couture s’accroche toujours à ses vieillissantes reines de l’élégance qu’étaient les robes de grand soir. Autant dire une vraie révolution dans le petit monde de la mode. Le smoking au féminin est né.

 

Anarchiste mondain

«Saint Laurent est devenu le lanceur de bombes le plus élégant du monde de la mode. Dressé sur les barricades, il sème la terreur dans les institutions» pourra-t-on lire au lendemain de son défilé dans les colonnes du Women’s Wear Daily à New York. C’est vrai, Yves Saint Laurent est un iconoclaste précurseur qui pratique l’art consommé de la transgression

En 1962 déjà, il a fait défiler son premier mannequin noir, faisant fi de la ségrégation américaine. En 1969, année érotique, il dessine une robe de voile dont la transparence s’excuse à peine derrière une ceinture de plumes. Plus tard, il troque les escarpins contre les cuissardes et ira jusqu’à s’exposer nu pour le lancement de son parfum, en 1971. Mais le smoking reste sûrement le symbole le plus abouti de l’avant-gardisme de cet anarchiste mondain.

Il provoque une véritable déflagration, désorientant une bourgeoisie déjà mise à mal par l’avènement de la minijupe et qui ne sait décidément plus à quel vêtement se vouer. Même Vogue hésite. Le magazine joue la diplomatie et conseille aux femmes n’osant arborer le smoking de l’adopter aux sports d’hiver, «au chalet, pour dîner, là où le pantalon est (de toute façon) de rigueur». Françoise Hardy, qui ne fera pas mentir son nom, choisira, elle, de le porter à l’opéra Garnier. Une audace qui lui vaudra «d’être sifflée à l’entrée comme à la sortie».

Mais comme chacun sait, le scandale est l’amant du succès. Dès l’automne, le smoking s’arrache dans la boutique de prêt-à-porter Saint Laurent Rive Gauche. Très vite, Paco Rabanne, Givenchy, Courrèges marcheront dans le sillage du profanateur. D’iconoclaste, le smoking deviendra vite un must, réinventé et réinterprété à chaque collection. Yves Saint Laurent, lassé d’être copié, ira même jusqu’à regretter «l’embourgeoisement» de sa tenue fétiche.

 

Le smoking selon Saint Laurent [Capture d’écran Youtube]

 

Dans la culotte des hommes

Saint Laurent était-il un militant de la cause féminine ? Ou avait-il plutôt donné un coup de pouce à une révolution déjà largement amorcée ? En 1966, deux décennies après l’octroi du droit de vote à la gente féminine, on fabrique déjà plus de pantalons pour femmes que de jupes. Le couturier s’inscrit dans la droite ligne émancipatrice inaugurée par Chanel. La grande Mademoiselle a donné la liberté aux femmes, Saint Laurent leur a apporté la puissance, selon la formule de Pierre Bergé. «Les vêtements de l’homme étaient le symbole du pouvoir. En les empruntant et en les faisant porter par les femmes, Saint Laurent a conféré les attributs d’un sexe à l’autre » Car si le smoking est le point d’orgue de cette émancipation, très tôt déjà, le couturier pioche dans le vestiaire des hommes.

En 1962, c’est le caban du marin-pêcheur. Le costume de chasse, le trench-coat ou encore le jump-suit – élégantissime ersatz de la combinaison du mécano – gagneront eux aussi leur droit de séjour dans les garde-robes féminines. En 1967, pour la couverture du magazine Vogue de New York, le couturier fait poser le mannequin Veroushka dans une saharienne, un fusil à l’épaule, emblème s’il en est de la domination du mâle. La rupture est consommée, Saint Laurent a quitté le territoire de l’esthétique pour le social. «Que la femme soit l’égale de l’homme on le sait, mais on le sait mieux depuis Yves Saint Laurent», résumera Pierre Bergé.

 

Le smoking de Saint-Laurent rappelle la vogue du « cross-dressing » de l’entre-deux-guerres » [Capture d’écran Youtube]

 

À même la peau

La tentation pourrait être grande d’y voir un penchant du couturier pour la confusion des genres. Yves Saint Laurent n’affiche-t-il pas ouvertement son homosexualité ? Ses femmes en smoking ne sont d’ailleurs pas sans rappeler la vogue du «cross-dressing» de l’entre-deux-guerres, que l’on pratique dans les colonies britanniques comme dans les cabarets lesbiens de Paris, à l’instar du Monocle où se pressent garçonnes et homosexuelles arborant complet et porte-cigarettes. Mais pour Pierre Bergé, la femme de Saint Laurent n’est pas une androgyne, «elle emprunte les vêtements de l’homme pour exacerber sa féminité». Il faut y voir, selon Farid Chenoune, historien de la mode, «ce que l’on pourrait appeler un nouveau contrat sexuel, une nouvelle partition... qui ne repose ni sur le leurre radical du travestissement lesbien, ni sur l’indétermination de l’androgynie... mais sur le paradoxe moderne qui veut que jamais une femme ne soit aussi féminine qu’habillée en homme

Et au fil de quarante ans de création, le smoking de Saint Laurent n’a eu de cesse de jouer sur l’extrême sensualité du contraste féminin-masculin : sa rigueur virile se déshabille d’une fente le long de la cuisse, révèle une épaule ou se lace sur un simple soutien-gorge de dentelle. En 1989, il devient l’écrin de l’ultra- fémininité et se porte à même la peau.

Le photographe Mario Testino immortalisera en 1996 cette hyperséduction, avec un couple smoking contre smoking, elle nue sous sa veste, lui la main glissée sous le revers jusqu’à son sein. Une photo qui n’est pas sans rappeler ces quelques mots du maître : «Rien n’est plus beau qu’un corps nu. Le plus beau vêtement qui puisse habiller une femme, ce sont les bras de l’homme qu’elle aime. Mais pour celles qui n’ont pas eu la chance de trouver ce bonheur, je suis là.»

 

Voir aussi sur Directmatin.fr :

Yves Saint Laurent : une carrière au service de la beauté et de l’élégance

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