Les romans font leur révolte

Plusieurs romans de la rentrée littéraire d'hiver résonnent avec l'actualité. [©SEBASTIEN BOZON / AFP]

Alors que la révolte des «gilets jaunes» secoue la France depuis plusieurs semaines, des écrivains semblent avoir anticipé ce mouvement de contestation en racontant, chacun à leur manière, l’histoire d’une insurrection. Voici une sélection de 4 romans, de 1554 à 2024, qui font étrangement écho à l’actualité.

Sérotonine, de Michel Houellebecq

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©Flammarion

Quatre ans après le polémique «Soumission», Michel Houellebecq publie «Sérotonine » (éd. Flammarion), un septième roman sur l’amour, intimiste et bouleversant, qui plonge le lecteur au cœur de la France rurale et plus largement, de la décadence du monde occidental. Porté par un sentiment de résignation et de nostalgie, «Sérotonine», raconte l’histoire de Floren-Claude Labrouste, un ingénieur agronome de 46 ans qui a raté sa vie professionnelle, sociale et amoureuse. Frappé par la dépression, il se fait alors prescrire du Captorix, un médicament qui augmente la sécrétion de sérotonine, «une hormone liée à l’estime de soi».

Dans sa nouvelle quête du bonheur, cet anti-héros décide de se réfugier en Normandie, sur les traces de son passé. Mais à son arrivée, ce n’est qu’un territoire à l’abandon qu’il découvre, et des éleveurs accablés par la mondialisation, au bord de suicide. En ferme défenseur de la France rurale, le narrateur met en cause l'Union européenne et la modernité. Celle qui a détruit sa vie sentimentale, mais aussi le monde paysan, et le pays tout entier. Avec son ami éleveur Aymeric, il va ainsi tenter de lutter contre les directives européennes. Petit à petit la lutte s’organise, jusqu’au blocage d’une autoroute qui finira par une violente confrontation entre CRS et producteurs laitiers.

Michel Houellebecq, Sérotonine, éd. Flammarion.

Etat de nature, de Jean-Baptiste de Froment

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©Aux forges de vulcain

Ancien conseiller de l’Élysée, Jean-Baptiste de Froment publie «État de nature» (éd. Aux forges de vulcain), un premier roman dans l’air du temps qui interroge avec un humour subtil, les rouages de la politique. Dans une France imaginaire, dirigée par Simone Radjovic, une Présidente grabataire et inefficace, Claude, un haut fonctionnaire antipathique qui évolue dans l’ombre de cette dernière, a des envies de grandeur. Il décide alors de se lancer à la conquête du pouvoir pour succéder à celle qui surnomme «la vieille».

Mais au même moment, le limogeage d’une jeune préfète de la Douvre - un petit département rural -, va réveiller une colère populaire enfouie depuis des siècles. Celle d'un peuple jusque-là invisible, oublié de la République. C’est le début d’un affrontement politique et médiatique entre ces deux protagonistes, qui incarnent chacun les deux côtés du pays : la France d’en haut et la France d’en bas, l’élite et le peuple, la capitale et la province. Rythmé par l’intervention d’une cocasse galerie de technocrates, «État de nature» brosse le portrait grinçant d'un système politique misogyne et archaïque, tout en questionnant la véritable nature du pouvoir.

Etat de nature, Jean-Baptiste de Froment, éd. Aux Forges de Vulcain.

Ces femmes-là, de Gérard Mordillat

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©Albin Michel

Un combat au féminin. Après «La brigade du rire», prix de l’humour de résistance, et «La tour abolie», l’écrivain et cinéaste Gérard Mordillat signe «Ces femmes-là» (éd. Albin Michel), un roman choral mené tambour battant, qui honore l’engagement, le déterminisme, et le courage des femmes, mais pas que, dans une France aux mains de l’État fasciste. On est en 2024, à la veille des Jeux Olympiques, et le gouvernement profite de ce contexte pour mettre en place de nouvelles mesures. Mais un jour, Daisy, héroïne de l'histoire, va se réveiller quelques minutes avant son réveil, et comprendre, avant tout le monde, que quelque chose se prépare.

A travers une multitude de personnages issus d’horizons, de conditions et de milieux très différents – syndicalistes, hôtesse de l'air, professeur des école, lycéennes, chanteuse, cinéaste, chirurgien, journaliste, femme de ménage – l’auteur plonge le lecteur au cœur d’une manifestation parisienne contre les mesures autoritaires du gouvernement. Au fil d'une construction assez classique, avec une unité de temps, de lieu et d'action, Gérard Mordillat dévoile une fresque visionnaire qui met en perspective la force de l’action collective. Le tout, servi par une plume aussi aiguisée que réaliste.

«Ces femmes-là», Gérard Mordillat, éd. Albin Michel.

 

La guerre des pauvres, d'Eric Vuillard

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©Actes Sud

Si le titre de ce bref ouvrage a une tonalité particulièrement actuelle, l’écrivain et cinéaste Éric Vuillard relate le soulèvement des pauvres dans le sud de l’Allemagne en 1524, une époque au cours de laquelle une silhouette centrale se détache : le «théologien de la Révolution» Thomas Müntzer, en lutte aux côtés des insurgés. Par la puissance du verbe et la force du propos, l’auteur, prix Goncourt 2017 avec «L’ordre du jour», évoque la destinée romanesque de ce prédicateur anabaptistes, justifiant par un discours théologique la colère des paysans contre l’ordre établi et les armées des princes.

La guerre des pauvres, Eric Vuillard, éd. Actes Sud.

Le fond de l'air est jaune

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©Seuil

Si certains romanciers s’imposent comme des visionnaires, plusieurs chercheurs, historiens, sociologues, philosophes, et économistes, proposent de dessiner les contours du mouvement social des «Gilets jaunes», sans les figer. À la fois archives du présent et armes pour l’avenir, au total, une quinzaine d’analyses – signées Étienne Balibar, Ludivine Bantigny, Louis Chauvel, Isabelle Coutant, Aurélien Delpirou, Michaël Foessel, David Graeber, Samuel Hayat, … – ont été réunies dans «Le fond de l’air est jaune».

Enrichi de photographies, de textes et de slogans, cet essai collectif permet de comprendre, en mobilisant le monde des idées, une révolte inédite. «Les ronds-points sont une invention française, tout comme l’idée de les bloquer vêtus de gilets jaunes. En y installant leurs barrières, les manifestants les ont transformés en places publiques, permettant à des gens qui s’ignoraient jusqu’alors de fraterniser.»

Le fond de l’air est jaune, comprendre une révolte inédite, collectif, éd. du Seuil.

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