La semaine de Philippe Labro : des ouvrages à la pelle, des mots à la chaîne

Comme chaque année, les passionnés de belles lettres se donnent rendez-vous à la Porte de Versailles, à Paris. Comme chaque année, les passionnés de belles lettres se donnent rendez-vous à la Porte de Versailles, à Paris. [PATRICK KOVARIK / AFP]

Philippe Labro est écrivain, cinéaste et journaliste. Chaque vendredi, pour CNEWS, il commente ce qu'il a vu, vécu et observé pendant la semaine. Un bloc-notes subjectif et libre.

VENDREDI 15 MARS

Ouverture du Salon du livre, à Paris, Porte de Versailles, le 39e du nom. Enfin, le nom, c’est beaucoup dire ! Il faudra qu’on m’explique pourquoi il a été décidé de l’appeler «salon Livre Paris» – et non pas «salon DU livre DE Paris». Quelle maladie pousse à vouloir tout réduire, tout tronquer dans la langue française ? Si l’on suivait ce penchant, il faudrait écrire «président République», «Parc Princes», «station métro» ou encore «place Concorde».

Pourquoi supprimer les «de», les «du» ? Cela n’est pas bien grave. Ce qui va compter, ce sera, je l’espère, un franc succès pour cette manifestation. Nous avons la chance, en France, de voir le livre survivre à l’assaut des écrans, des tweets, de la VOD, du podcast et autres éléments susceptibles de faire régresser cette indispensable activité, la lecture, avec l’appui admirable de cette profession qui est une vocation, libraire. C’est un tel plaisir que d’entendre les clients demander : «Qu’est-ce que je peux lire cette semaine ?»

Tant qu’il y aura des librairies, tant que nous pourrons dialoguer avec leurs animateurs, tant que les statistiques continueront d’indiquer que les Français préfèrent encore le livre à la tablette – pour 83 % des jeunes âgés de 15 à 25 ans, le format papier est le principal support de lecture –, tout ira bien ! Le hasard fait qu’avec les membres de deux jurys différents, j’ai pu annoncer les lauréats de deux prix littéraires : d’abord, le Grand Prix RTL-Lire, attribué à Joseph Ponthus pour «A la ligne – Feuillets d’usine» (éd. La table ronde).

Il s’agit de la vie et des sensations d’un homme qui découvre les jobs intérimaires – 6h du matin à l’usine, dans les conserveries de poissons et de crustacés, avec ce que cela signifie de répétitions dans les gestes, de fatigue, de visions hallucinantes d’un univers impitoyable. Pour ces «feuillets d’usine», l’auteur a choisi, sans ponctuation, comme pour un poème, de décrire les dépotages de «bigorneaux, bulots, crabes royaux, langoustines», en écrivant «à la ligne». C’est proprement étonnant, dense, puissant, passionnant, avec, pour le sauver de la routine de la vie dans les abattoirs, un recours à l’amour des chansons (Charles Trenet est son maître) et des écrivains. J’ai rarement lu un tel ouvrage. La dimension médiatique que va lui apporter ce prix – RTL étant la première radio de France – fera de Joseph Ponthus l’une des révélations de la vie littéraire en 2019.

L’autre prix, c’est celui que la Matmut sponsorise depuis 2013 et qui donne sa chance à un manuscrit d’un écrivain jamais publié. La maison d’édition Denoël accompagne l’auteur, en lui prodiguant suffisamment de conseils pour améliorer son ouvrage et le publier. Ainsi, un autre inconnu émerge, Philippe Laidebeur, avec son «J’ai d’abord tué le chien», surprenante fiction mettant en scène un SDF qui élimine un homme et usurpe son identité. Retenez donc ces deux titres et leurs auteurs : Joseph Ponthus, qui m’a beaucoup impressionné. Je l’ai aimé, ne fût-ce que parce qu’il se réfère souvent à mon poète préféré, Apollinaire («C’est fantastique tout ce qu’on peut supporter»), et puis Philippe Laidebeur avec son premier roman d’une grande insolence.

DU LUNDI 11 AU VENDREDI 15 MARS

Entre la contestation en Algérie, le grand débat national, les résultats ahurissants des matchs de la Ligue des champions, les chiffres attristants des victimes de la pollution (qui ferait 67.000 morts par an en France) et autres soubresauts d’une actualité qui donne le vertige, il reste toujours la joie d’aller au cinéma. On parle beaucoup du «Chant du loup» d’Antonin Baudry, et j’attends avec curiosité le nouveau film de Bertrand Blier avec Christian Clavier et Gérard De­par­dieu – réunion de trois talents qui justifie un titre aussi parlant : «Convoi exceptionnel». La critique est réservée. Mais que dira le public ?

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