Philippe Delerm : «Je suis très agacé par la mode du feel good»

Philippe Delerm publie «L'extase du selfie» aux éditions du Seuil Philippe Delerm publie «L'extase du selfie» aux éditions du Seuil[Joël SAGET / AFP]

Philippe Delerm publie «L’extase du selfie et autres gestes qui nous disent» aux éditions du Seuil, un nouveau recueil de textes courts gentiment moqueurs sur notre époque et nos travers. Nous avons rencontré celui qui sait mieux que personne nous faire aimer l’existence et les petits riens.

Pour reprendre le titre de votre livre, quels seraient les gestes «qui vous disent» le mieux ?

Je fais souvent ce geste avec la main pour inviter un automobiliste à passer. Le truc c’est que si la voiture montre un peu de lenteur pour répondre à ma grande générosité d’âme, mon geste s'accélère et devient un peu agacé. En fait, contrairement à ce que je laisse souvent paraître, je suis un impatient, un faux calme, un inquiet. Et je trouve même que la colère a de bons aspects. D’ailleurs, ça sera un peu le sujet de mon prochain livre. Je suis très agacé par la mode « feel good », la zénitude absolue et les hommes sans colère. Ça dégouline des librairies et des magazines entre « madame respire » et « happiness ». Cette plénitude de l’instant, l’ataraxie (c’est-à-dire l’absence de trouble ou la tranquillité de l’âme), ne m’intéressent pas du tout. Quand on aime les gens, on est inquiet pour eux. Je ne vois pas pourquoi ce serait un idéal de rester zen tout le temps.

Un autre geste qui me dit est celui que je fais avec ma main gauche quand j’écris (Philippe Delerm montre alors ses doigts qui se frottent entre eux comme s’il palpait la matière d’un tissu, ndlr). Je suis un gaucher contrarié et ce geste me conduit à trouver presque physiquement un truc, comme s’il y avait une chair à donner à ce que j’ai envie d’écrire. C’est mon geste de créateur.

Vous écrivez que dans les revers de la chemise retroussée, il y a « un homme libre, un peu artiste qui réussit la gageure de tenir l’équilibre entre décontracté, sophistiqué ». Vous parlez de vous ?

Non parce que je ne tiens pas la position intermédiaire. Pas mal de gens la tiennent mais pas moi. Mais décontracté, sophistiqué, j’espère que je le suis un peu !

Comment écrivez-vous vos textes courts ? Avez-vous l’idée d’un livre, d’un thème en général ou prenez-vous des notes quotidiennement ?

Les premiers recueils de textes courts n’avaient pas de sujets spécifiques, puis pour «La tranchée d’Arenberg», j’ai thématisé mes textes autour du sport, j’ai fait de même autour des petites phrases. Puis, j’ai eu l’idée de m’attaquer aux gestes. Ce n’est jamais au moment où je vois ou entends les choses que j’ai envie d’écrire dessus. C’est une attitude contraire à ce que je suis.

Je ne suis pas un chasseur de papillon qui se promène le nez au vent avec son filet. J’écris sur des choses qui peuvent me toucher. Je ne cherche pas à écrire à tout prix. Il faut que les sujets viennent vers moi naturellement. Et cela se passe bien plus tard lors d’un moment neutre. La petite phrase me revient et là je me dis qu’il y a une quantité d’humanité suffisante pour devenir l’objet d’un texte.

Un geste ou une phrase ne m’intéresse que s’il est représentatif d’une certaine attitude humaine que tout le monde peut identifier. Quelqu’un a écrit que j’essayais de renouer avec une tradition classique. Je ne sais pas si c’est vrai mais chez La Fontaine et La Bruyère, il y a quand même l’attitude de considérer que l’Homme ne change pas et que les travers humains se retrouvent à travers les époques. Il est jubilatoire de prendre des attitudes très contemporaines qui en même temps parlent de choses intemporelles.

Qu’est-ce que vous dites aux gens qui parlent de « style Delerm » ?

J’aimerais bien que ce soit un style déjà ! Il y a encore de rares écrivains qui écrivent des textes courts, comme Régis Jauffret par exemple, mais c’est vrai que je me sens un peu tout seul dans ma niche. Ça m’étonne un peu car je trouve cette activité bien agréable car je ne me sens pas vieillir, le réel m’appelle constamment. C’est assez excitant de transformer des petites choses en sujets qui à première vue n’en sont pas.

Pour un prof de lettres, cela doit être assez agréable d’être comparé régulièrement à La Bruyère…

Quand j’étais jeune, je n’aimais que la littérature contemporaine, les classiques m’ennuyaient. Avec le temps je me suis mis à aimer les écrivains classiques et les formes de plus en plus concises. Avec les années, j’essaye d’être plus court, plus net, de moins prendre en compte la mélodie de mes phrases. Mon écriture ne reste pas figée, elle évolue.

Dans ce recueil, il y a un vrai travail sur les chutes…

J’ai tendance à en faire un peu trop. Vincent et Martine (son fils chanteur, et sa femme, ndlr) me freinent un peu - et heureusemen - parfois.

La plupart des textes sont très en lien avec notre époque comme les selfies par exemple. Est-ce que notre époque vous donne encore un peu plus d’eau à votre moulin ?

Je regarde les évolutions technologiques avec de l’intérêt car je les pratique très peu (Philippe Delerm montre alors son vieux téléphone à touches, ndlr), je n’écoute pas de la musique avec des écouteurs, je ne fais pas défiler de photos avec mon doigt sur une tablette que je n’ai pas, je ne fais pas de selfie non plus. Ce geste de défilement avec le doigt fut le premier texte de ce recueil : ce joli geste de faire défiler les photos montre une espèce de distance avec ce qu’on a vécu. Cette caresse de l’écran fait surgir les gens qu’on aime et les efface en même temps qu’il les faire apparaître. Ce geste dit beaucoup de choses sur notre époque et son rapport à la mémoire. Le selfie est rigolo car ridicule mais finalement moins intéressant que ce geste.

Êtes-vous nostalgique ?

J’aime beaucoup le passé mais apprécier aussi le présent n’est pas antinomique pour autant. L’avenir, lui, ne m’intéresse pas, il m’effraie, c’est tout. J’aime beaucoup vivre, et ce, avec tout mon passé. Dans le « feel good », je n’aime pas l’idée de ne penser qu’au présent. Quand on vieillit, ressentir la vie de manière ample peut être quelque chose de formidable. Quand je regarde un match de football avec mes petits-enfants par exemple, le coup d’envoi est un moment magique car on connaît tous les rituels et en même temps on ne sait pas ce qu’il va se passer. Quand on a des dizaines d’années de foot derrière soi, c’est encore plus jouissif de regarder un match avec des jeunes. La vie est en relief. Je vois ça comme une compensation au fait de vieillir.

« La vie est en relief », une bien belle métaphore.

Je crois que ce sera le titre de mon prochain livre qui écorcherait justement cette fameuse zénitude. Je ne crois pas que se situer à tous les instants de sa vie au lieu de vivre juste l’instant T relève de la nostalgie ou du regret du passé. Pendant longtemps, je me suis demandé pourquoi je n’ai pas été plus triste que ça quand ma mère est décédée, j’aurais dû être dévasté. Mais j’ai fini par me dire que ma mère n’était pas vraiment morte. Ce n’est pas l’attitude de quelqu’un de nostalgique mais quelqu’un qui vit son passé en même temps que son présent.

Vous écrivez : « Le duffle coat est une façon de tout garder, l’enfant, l’adolescent, l’adulte, le trop adulte – hélas – et de rester fan des sixties amoureux d'une certaine idée de l’Angleterre. » Si vous deviez garder un âge, ce serait lequel ?

Le « trop adulte », c’est celui que je suis maintenant : dans le métro, un homme de 55 ans m’a proposé sa place. Sinon, j’ai beaucoup aimé l’adolescence, l’âge des attentes, de l’espérance. J’ai presque vécu une adolescence prolongée dans le fait de ne pas avoir de succès pendant très longtemps. Quand j’ai eu trente ans, je n’avais pas réussi à publier un seul livre, j’étais en devenir, j’étais surpris que ça ne vienne pas, bizarrement. L’attente a été longue, mélancolique parfois, mais belle. Après, l’inquiétude se niche dans le fait de ne jamais savoir s’il y aura un livre suivant.

J’espère donc garder l’adolescence. Et je ressens souvent quelque chose d’assez paradoxal, presque pervers : j’aimerais espérer des choses que je possède déjà. C’est tellement plus fort de se trouver dans l’espérance.

L’extase du selfie et autres gestes qui nous disent, Philippe Delerm, éd. Du Seuil, 120 p., 14,50€.

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