3 BD à lire pendant les vacances de La Toussaint

«In Waves» est la première, et bouleversante BD de l'Américain Aj Dungo (Casterman) «In Waves» est la première, et bouleversante BD de l'Américain Aj Dungo [© Aj Dungo / Nobrow / Casterman]

Vacances de la Toussaint. Soit la première petite pause après une rentrée bien chargée. De quoi se déconnecter un peu, enfiler des grosses chaussettes et revêtir un plaid douillet pour se plonger dans de bonnes lectures de BD. Nous en avons sélectionné trois pour ces vacances.

In Waves, d'Aj Dungo, Casterman

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© AJ Dungo/Nobrow/Casterman

Attention, mouchoirs à prévoir. Première BD et déjà la promesse d'un grand auteur. L'américain Aj Dungo livre un double récit assez étonnant : une passion amoureuse aussi belle que tragique fait ici face à l'histoire du surf et de ses pionniers.

Encore au lycée, Aj rencontre Kristen. Alors qu'ils tombent amoureux, la jeune fille tombe malade. Atteinte d'un cancer des os qui allait l'emporter dix ans plus tard, elle continue néanmoins à surfer. Avant de décéder en février 2016 à l'âge de 25 ans, la jeune femme fait promettre à Aj Dungo d'immortaliser leur histoire. C'est ce que le jeune californien raconte dans cet épais roman graphique addictif et bouleversant.

Au fil des couleurs douces et du trait tout en douceur du jeune universitaire, l'histoire d'amour des deux jeunes gens se dessine. Leur rencontre d'abord, puis leur passion pour le surf, les virées entre copains sur les vagues, et enfin, la maladie, entre rechutes, amputation d'une jambe... ce qui n'altèrera en rien la passion de Kristen pour la glisse et la mer.

Entre les différentes étapes de leur histoire, Aj Dungo prend le parti passionnant d'insérer des chapitres sur deux grandes figures de l'histoire du surf, à savoir Tom Blake et Duke Kahanamoku, le tout dessiné en bichromie sépia. Pourquoi un tel grand écart dans les sujets abordés ? En s'intéressant au travail d'Aj Dungo, Sam Arthur, un éditeur londonien, lui propose de réaliser un livre illustré sur la culture du surf en Amérique du Nord. Au fil des échanges entre Sam Arthur et Aj Dungo, ce dernier raconte son histoire d'amour avec Kristen. «Après cette conversation, un roman graphique mêlant son histoire et celle de Kristen au surf me parut évident», témoigne Sam Arthur. Cette évidence se ressent immédiatement. Les insertions sur les premiers hawaïens surfeurs, les «beach boys» et enfin les vies de Tom Blake et Duke Kahanamoku sont autant de respirations dans l'histoire douloureuse de Kristen et Aj, que de clés de compréhension pour appréhender la passion de Kristen pour le surf.

Au final, ce livre peut rester un bel exemple dans l'art d'émouvoir sans pour autant être un «tire-larmes», à la hauteur du courage de cette jeune femme face à la maladie, de la dignité d'Aj Dungo face au deuil et à l'humilité des surfeurs face aux éléments. Bouleversant et juste.

«In waves», d'Aj Dungo, Casterman, 376 p., 23 €.

Monsieur Jules, d'Aurélien Ducoudray et Arno Monin

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© Arno Monin / Aurélien Ducoudray / Bamboo

Monsieur Jules est bougon, d'autres diront que c'est un ours. Mais monsieur Jules est surtout malheureux. Malgré l'impossible deuil d'une mystérieuse prostituée qu'il a aimée, le vieux bourru exerce encore le métier de proxénète, alors que les réseaux de prostitution venus d'Afrique et de l'Est mettent en danger son «petit commerce». Une nuit, monsieur Jules découvre une femme inanimée et décide d'aider cette jeune Africaine, sans se douter qu'il va attirer l'attention de certains réseaux pas très réputés pour leur humanisme.

Avec Monsieur Jules, Aurélien Ducoudray livre un récit bien ficelé sur les milieux de la prostitution, entre petites scènes quotidiennes de maison close qui font presque sourire, et thriller social rythmé. Sans jamais tomber dans la vulgarité ou le récit «trash», le dessinateur Arno Monin («L'adoption», «L'enfant maudit») parvient à créer une atomsphère sombre et presque floue par touche, qui convient parfaitement à l'histoire d'Aurélien Ducoudray. Au final, les auteurs mettent délicatement en lumière cette «plus vieille profession du monde», entre vieilles prostituées attachantes et respectées et réseaux glauques de traites des femmes venues de pays pauvres.

Monsieur Jules, d'Arno Monin et Aurélien Ducoudray, Bamboo édition, 88p., 16,90€.

Une année sans Cthulhu, de thierry smolderen et alexandre clérisse

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Back to the Eighties ! A Auln-sur-d'Arcq, petite ville du sud-ouest de la France, une bande de lycéens cherche à tuer le temps comme elle le peut, en cette année 1984. Pour certains, comme Samuel, Marie ou Henri, l'évasion c'est se réunir dans le cimetière du coin pour des parties endiablées de jeu de rôle. Leur favori ? «L'Appel de Cthulhu», qui permet de s'immerger dans l'univers horrifique des oeuvres de H.P.Lovecraft. Le bar du coin et sa borne d'arcade dédiée au jeu «Qix», le rendez-vous sous le vieux chêne pour un petit pétard, la piscine municipale ou encore la boîte de nuit en bord de forêt... sont autant de lieux que la jeunesse arpente, entre jalousies de bandes, timides amourettes ou échappatoire aux parents...

Tout semble évoluer au rythme des péripéties de ce petit coin de province, jusqu'à l'arrivée pour la rentrée de la jeune Mélusine, tout droit venue de Beyrouth, avec sa beauté mystérieuse, mais aussi sa présentation devant la classe de ses explorations de la «première ville sur Terre, où l'on pouvait croiser les dieux». De quoi réveiller les garçons, impatients de lui faire découvrir les joies du jeu de rôle, et agacer les filles, qui voient en elle une rivale aux atouts trop nombreux.

Mais quand Mélusine se retrouve dans le coma après un accident de voiture, la bourgade voit se multiplier les phénomènes étranges et les nuits emplies de cauchemars inexpliqués... Alors au moment ou survient le massacre d'une famille dans sa villa, peut-on vraiment se passer du surnaturel pour trouver une explication?      

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© A.CLERISSE/T.SMOLDEREN/DARGAUD

Le duo Smolderen, pour le scénario et les dialogues, et Clérisse, pour les dessins, nous avaient offert il y a trois ans le sublime album «L'été Diabolik», BD d'apprentissage sur fond de thriller psychédélique à l'orée des seventies, avec de nombreux prix à la clés. Le génial duo, à qui l’on doit également  «Souvenirs de l'empire de l'atome», qui sentait bon les années 1950, récidive avec «Une année sans Cthulhu», pour offrir cette fois sa vision des années 1980. Et le résultat est à la hauteur des attentes. A l'instar des multiples remakes des succès du divertissement de cette époque, ou des séries en forme de revival façon «Stranger Things», cette période est un formidable creuset à imagination. Les deux compères jouent par petites touches avec ces références, jusqu'à rendre certaines planches plus vraies que nature.

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© A.CLERISSE/T.SMOLDEREN/DARGAUD

Quiconque a passé sa jeunesse durant cette période se fera un plaisir de retrouver les mobylettes conduites sans casque et walkman aux oreilles, les néons accrochés au mur du bar, les vestes trop larges portées en boite de nuit... Avec en point d'orgue les jeux de rôle et les jeux vidéos, auxquels Thierry Smolderen offre un véritable rôle à jouer dans le récit, et Alexandre Clérisse un rendu qui sent le vécu. Côté graphique, la filiation avec les précédents albums saute aux yeux : le dessin de Clérisse est toujours aussi net, usant d’une incroyable palette de coloris, avec un goût certain pour les contrastes. Le quadrillage et les traits anguleux s’épanouissent aussi bien dans les intérieurs sombres que sur des planches sans cases.

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© A.CLERISSE/T.SMOLDEREN/DARGAUD

La confusion et les fausses pistes entretenues volontairement par le scénario laisseront sans doute le lecteur dans l'incertitude une fois l'album terminé. C'est peut-être le seul bémol qu'on pourra reprocher à cet imposant ouvrage. Mais c'est au final une très bonne raison de rouvrir depuis le début la BD, qui supporte largement de multiples lectures sans jamais susciter l'ennui. 

Une année sans Cthulhu, de Thierry Smolderen et Alexandre Clérisse, Dargaud, 176 p., 33,50€.

 

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