«Sortir un Astérix est toujours une leçon de modestie» selon Jean-Yves Ferri, le scénariste d'Astérix

La fille de Vercingétorix, le dernier tome d'Astérix et Obélix sort ce 24 octobre dans le monde entier La fille de Vercingétorix, le dernier tome d'Astérix et Obélix sort ce 24 octobre dans le monde entier[Bertrand GUAY / AFP]

L'album le plus attendu de l'année, «La fille de Vercingétorix», le 38e volume des aventures d'Astérix et Obélix, sort ce 24 octobre dans le monde entier. On a pu rencontrer les joyeux Jean-Yves Ferri et Didier Conrad, aux manettes depuis quatre albums.

Pour «La fille de Vercingétorix», le scénariste Jean-Yves Ferri et le dessinateur Didier Conrad ont imaginé une aventure se déroulant au sein du village. Une nuit, Adrénaline, une jeune fille s'avérant être la fille du grand héros gaulois battu à Alésia, débarque au village d'Astérix en compagnie de deux arvernes. Ces derniers demandent alors une protection pour l'adolescente, recherchée par César.

De quoi aviez-vous envie de parler en premier : du village gaulois, des ados ?

Jean-Yves Ferri : c’est Adrénaline qui m'est venue en premier. il était compliqué de mettre en scène Vercingétorix tout simplement parce que Goscinny, dès l'introduction, explique qu'il a été battu, que cette histoire est derrièr. Donc j'ai imaginé une descendante. Et une adolescente. De là est venue l'idée d'insérer des ados au village gaulois.  Finalement, écrire une histoire, c’est un peu de la cuisine. On me demande tout le temps mais on ne sait pas comment nous vient une idée. Si je le savais, je serais bien peinard.

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Asterix®-Obélix®-Idéfix® / ©2019 Les éditions Albert René/Goscinny-Uderzo

Pourquoi choisir une histoire qui se déroule au sein du village gaulois ?

Jean-Yves Ferri : parce que cela fait des histoires moins clichées. On est obligé d’aller chercher un thème souterrain, un thème de société. «Le papyrus de César», notre deuxième album, se déroulait en partie au village, mais on a vite élargi le périmètre.

Adrénaline porte autour du coup le bijou de son père, un «torque», et en même temps, elle veut s'affranchir de l'image de son père. Ce point de départ est destabilisant.

Jean-Yves Ferri : Le torque est ambivalent. C’est le souvenir du père mais aussi le prix de sa liberté.

Didier Conrad : c'est surtout une adolescente qui recherche un idéal.

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Asterix®-Obélix®-Idéfix® / ©2019 Les éditions Albert René/Goscinny-Uderzo

On peut y voir une petite métaphore. Vous aussi, comme Adrénaline, vous prenez votre envol par rapport à Goscinny et Uderzo et imprimez votre marque à Astérix  ?

Jean-Yves Ferri : Adrénaline échappe au monde mais un peu comme nous. On arrive à faire un album un peu différent et symboliquement, c’est ce qui arrive aussi à Adrénaline. Elle trouve son propre chemin sans pour autant tourner le dos à son père.

Didier Conrad : tu veux dire qu'on a fait un album acceptable pour tout le monde, sans pour autant trahir.

Jean-Yves Ferri : on raconte toujours un peu ce qu’on vit. Dans «Le papyrus de César», il y avait déjà des allusions autour du fait de passer la main. Cette fois, c’est peut-être un peu symbolique de ce qui se passe : on sort un peu des canaux d'Astérix.

Si on triche, c'est là qu'on échoueJean-Yves Ferri

Vous êtes en train de dire que vous n’allez pas faire de 5e album.

Jean-Yves Ferri : on disait déjà ça au dernier Astérix ! A la fin de notre deuxième album, on aperçoit Goscinny et Uderzo et certains l’ont analysé comme ça. Mais là, cette fois, il y a peut-être de ça…

Didier Conrad : A chaque tome, tu dis ça.

Jean-Yves Ferri : parce que par définition, sortir un Astérix n’est pas faisable. Puisque nous n'en sommes pas les auteurs.

Didier Conrad : ce n’est pas parce qu’on crée un Astérix et qu’on y arrive que c'est quelque chose de faisable en effet. On aurait pu ne pas y arriver. On ne peut pas planifier la faisabilité.

A chaque album, se dit-on qu’on ne va pas y arriver ?

Didier Conrad : on peut se planter complètement sans s’en rendre compte.

Jean-Yves Ferri : je me dis que rien n’est sûr.

Didier Conrad : c’est juste vrai pour Astérix. Dans une série dont on est l'auteur, il est raisonnable de penser qu’on va y arriver. Là, il y a beaucoup plus de raisons de rater que de réussir.

Jean-Yves Ferri: parce que c’est Goscinny et Uderzo, que c’est leur histoire. On ne touche pas. On y arrive parce qu’il y a une re-création. On garde les apparences mais on recrée quand même. Jusqu’à présent, Didier et moi le faisons sans tricher. Si on triche, c’est là qu’on échoue. On commence au prochain !

Comment on se sent quand on est « l’élu » pour dessiner et écrire Astérix ?

Didier Conrad : ça fonctionne un temps mais après je me dis qu'on va devenir complaisant. Ensuite, ce sera la chute. Ce sera d’autant plus violent que ça aura été haut.

Jean-Yves Ferri : On ne peut pas monter tout le temps, il y aura forcément un retour de baton. Si là, on a la confiance du public et que le prochain ne plaît pas, on va entendre certainement à quel point nous sommes des types «bidons». C'est le jeu.

Vous y pensez souvent à cette chute ?

Didier Conrad : Non, on n’y pense pas.

Jean-Yves Ferri : non, mais on sait que ça peut arriver, tout ce qui est de l’ordre du commentaire est toujours décalé par rapport à la réalité.

Didier Conrad : c’est le cours naturel des choses. Plus les choses plaisent, plus les lecteurs peuvent se sentir trahis si ça ne leur plait plus. Nous, on ne fait pas tout pour leur plaire, on fait ce qu’on pense être bien.

Didier Conrad : Mais Jean-Yves, nous ne sommes pas les créateurs donc il y a beaucoup plus de chance d'être rejetés si un album ne plait pas au public.

Jean-Yves Ferri : Astérix reste toujours une leçon de modestie car on sait que par rapport à l’idéal d’Astérix que tout le monde a en tête, on sera toujours un cran au-dessous. Car ça reste un truc mythique. En même temps, ça nous décontracte puisque on ne pourra jamais y arriver.

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Qui seriez-vous chacun dans le village gaulois, si vous deviez choisir un personnage ?

Didier Conrad : de manière abstraite, sans questions physiques, je pense que ce serait Astérix. Parce que je ne me vois pas faire ce que font les autres.

Je me verrais plus comme Astérix au début de la série quand il "emmerdait" tout le mondeDidier Conrad

Vous vous voyez plutôt discret aussi alors ? Astérix ne se met jamais en avant…

Didier Conrad : je me verrais plus comme Astérix au début de la série quand il «emmerdait» tout le monde.

Jean-Yves Ferri : je ne me suis jamais posé la question. Car je ne veux pas avoir un gros pif ! Peut-être Agecanonix…

Didier Conrad : parce qu’il a la plus jolie femme du village ! C’est dégueulasse !

Jean-Yves Ferri : non, aussi parce qu’on lui fout la paix, qu’il est respecté. Quoique Panoramix, c’est le top, mais il est célibataire. Alors je choisirais Panoramix avec la femme d’Agecanonix.

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Asterix®-Obélix®-Idéfix® / ©2019 Les éditions Albert René/Goscinny-Uderzo

Si vous pouviez, vous changeriez quoi chez Astérix et Obélix ?

Didier Conrad : j’aimerais revenir à un Astérix des premiers volumes de la série. Il serait plus amusant à faire. mais je ne voudrais rien modifier. C’est d’ailleurs ce qu’on fait quand on travaille sur Astérix. On prend des choses existantes et on s’en sert. Je changerais peut-être la représentation des légionnaires. Comme dans Astérix légionnaire, je voudrais des légionnaires qui n'ont pas l’air de venir tous de la même région.

Jean-Yves Ferri : Moi je changerais des choses au niveau d’Idéfix. Il me pompe l’air ! Il est mignon mais quand on a un scénario à faire, il est compliqué à mettre en scène.

Didier Conrad : il endosse quand même un gros rôle symbolique ici.

Jean-Yves Ferri : justement, je ne l’avais pas animé pendant l’histoire et du coup, à la fin, il fallait que je lui donne son importance.

Didier Conrad : comme Jean-Yves ne s’en occupe que peu, moi j’aime bien en prendre soin. Il est tellement petit qu’il lui arrive tout le temps des mesaventures dans des petits coins des cases.

Jean-Yves Ferri : dans les albums historiques, il a souvent un rôle important.

Didier Conrad : comment ça se fait qu’Obélix ne l’ait jamais applati en s’asseyant dessus par exemple ? C’est utilisable. C’est là où on voit l’impact de Céleste Surugue (l'éditeur, ndlr). Jean-Yves dit un jour qu’on ne peut rien faire d’Idéfix et Céleste lui rétorque que c’est une génial idée et qu’on va lancer une série télé sur Idéfix. C’est ce qui se passe. Une histoire sur Idéfix dans sa jeunesse.

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Asterix®-Obélix®-Idéfix® / ©2019 Les éditions Albert René/Goscinny-Uderzo

Travailler ensemble, conduit-il souvent à des désaccords ? (ndlr, les deux auteurs ne cessent de se taquiner depuis le début de l'interview)

Didier Conrad : Jean-Yves s’adresse généralement plus à des ados et même à des adultes plutôt même. Donc il y a généralement une capacité d’attraction différente et une grand capacité à comprendre les ellipses. Il a tendance à couper des personnages ou des décors quand il crée des scènes alors que des personnages ou des décors cachés aux enfants n'existent plus pour eux.

Jean-Yves Ferri : Didier a raison. Dans Astérix, il faut tout montrer. C’est très démonstratif.

Didier Conrad : c’est pour ça que ça fonctionnait bien avec Uderzo, il dessinait tout.

Jean-Yves Ferri : quand on crée un Astérix, chacun est obligé de tempérer l'autre.

Êtes-vous d'accord quant à votre album préféré d’Astérix ?

Didier Conrad : «Astérix et Cléopâtre». Parce que c’est spectaculaire. J’aime bien le côté grand spectacle, peplum.

Jean-Yves Ferri : «Astérix Légionnaire». Car il y a Falbala. Non je plaisante... C’est juste que c’est un album vraiment génial.

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Astérix et Obélix, T.38, «La fille de Vercingétorix», éd. Albert René, 9,99€.

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