J.R.R.Tolkien se dévoile en intégralité dans une expo géante à la B.N.F.

Une photo de Tolkien fumant son inséparable pipe dans son bureau de Merton Street, à Oxford, en 1972. [© B.POTTER/Oxford]

Préparez votre sac à dos pour un voyage inédit, direction la Terre du Milieu, ce royaume imaginaire inventé par J.R.R.Tolkien, le père du «Seigneur des Anneaux» et du «Hobbit».

Depuis le 22 octobre, la Bibliothèque nationale de France présente en effet une exposition consacrée au génial auteur britannique, ses oeuvres littéraires et graphiques, ses sources d'inspiration, mais aussi sa vie personnelle et familiale, indissociable de son gigantesque travail sur l'imaginaire, qui a fait de lui l'une des figures littéraires majeures du XXe siècle.

Une exposition géante pour une oeuvre immense

Et il ne s'agit pas de n'importe quelle exposition, puisque pour son «Voyage en Terre du Milieu», la Bibliothèque nationale de France a tout simplement rassemblé plus de 300 pièces-dont certaines montrées pour la première fois au public et présentées sur deux galeries.

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«Le Palais de Manwë sur les Montagnes du monde», tapisserie d'Aubusson d'après le dessin de Tolkien fait en 1927 pour «Le Silmarillon» © 2018 Cité Internationale de la tapisserie

Soit la plus grande rétrospective jamais réalisée sur le créateur de la Terre du Milieu, y compris en Angleterre, qui satisfera par son envergure et l'étendue des thèmes abordés aussi bien le fan de J.R.R.Tolkien (1892-1973), que l'anglophile, ou le curieux passionné de littérature, d'histoire, de dessin et de mythologie. Les ressources, allant des propres peintures, cartes et manuscrits de l'auteur britannique, jusqu'aux armes, tableaux, objets d'art et textes anciens qui ont pu lui servir de sources d'inspiration, en passant par des extraits audio et vidéo, sont particulièrement bien mises en valeur, recontextualisées avec soin, et profitent du grand espace consacré pour offrir une visite attrayante. A noter la présence des immenses et lumineuses tapisseries des ateliers d'Aubusson (23), qui ont réalisé une série d'oeuvres tissées à partir des dessins du génial auteur britannique. 

L'institution parisienne a ainsi soigné son premier événement consacré à un auteur étranger, dont elle ne possède pourtant aucune archive, et a collaboré pour l'occasion avec, entre autres, la bibliothèque Bodlein d'Oxford, le Tolkien Estate, et les descendants de l'écrivain et professeur. Loin de surfer sur le succès des adaptations au cinéma, vues par les puristes comme appauvrissantes, les organisateurs de l'exposition ont au contraire voulu sortir J.R.R. Tolkien des cases dans lesquelles on a tendance à le ranger. Non seulement un romancier à l'imagination fertile, mais aussi un père de famille qui écrivait pour divertir ses enfants, autant qu'un universitaire aux multiples références littéraires.

Ici, aucune représentation issue du film n'est présentée, et le visiteur a la sensation de redécouvrir un univers qu'il croyait - à tort - connaître. Plus que les péripéties et exploits des héros, c'est l'immensité, la richesse et la densité du monde dans lesquels ils évoluent qui rendent cet auteur unique. «A la sortie du premier film de la trilogie Peter Jackson en 2001, les médias avaient du mal à savoir où classer Tolkien, entre la littérature de jeunesse, la science-fiction et l'«Heroic Fantasy», ce qui est une erreur. {...} Notre idée était de faire découvrir au public français la diversité de son oeuvre, que l'on réduit souvent au «Hobbit» et au «Seigneur des Anneaux», explique ainsi l'un des deux commissaires de l'exposition, le professeur de Littérature comparée à Paris Est-Créteil Vincent Ferré, également auteur du Dictionnaire Tolkien (CNRS éditions). C'est donc sur plus de 1000 m2 d'espace, s'étalant sur 15 salles, que se dévoile l'incroyable travail créatif du Britannique. 

Un auteur cartographe

Nains de la Moria, elfes du Premier âge, Ents de Fangorn, la Comté des Hobbits, dragons et anneaux magiques.... C'est dans la première et plus importante partie de l'exposition, scénarisée et mise en forme comme un périple, que le visiteur plonge d'emblée dans cet univers qui allait devenir le théâtre des récits épiques courant sur plusieurs millénaires, bercé par la voix d'un enregistrement de Tolkien évoquant la naissance du «Hobbit».

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Carte imprimée de la Terre du Milieu, annotée par Tolkien et Pauline Baynes (1969) © The Tolkien Estate Ltd and Williams College Oxford Programme 2018.

Et c'est le talent de cartographe du professeur qui saute aux yeux, alors que se dévoile au fur et à mesure ses méthodes de travail, son processus créatif et ses techniques narratives. «J.R.R.Tolkien commence par dessiner son monde de la façon la plus réaliste possible. Il utilise la carte comme premier support du récit», précise le conservateur en chef à la B.N.F. Frédéric Manfrin, lui aussi commissaire de l'exposition. «La dimension du paysage est également un élément essentiel : il décrit très précisément le moindre chemin, les montagnes, les forêts, les plantes qu'il invente, la nature d'une manière générale».

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«Rivendell», tapisserie d'Aubusson selon une aquarelle de 1937 de Tolkien pour «Le Hobbit» © 2019 Cité Internationale de la tapisserie

Les lecteurs assidus devraient rester de longues minutes devant les cartes annotées de la Terre du Milieu, que l'auteur voyait comme une lointaine transposition de notre vieille Europe. Jusqu'à placer la lattitude de la Comté des Hobbits au même endroit que celle d'Oxford.

le peintre d'un continent  

A l'instar des héros Bilbo (dont la première édition reliée de «The Hobbit», parue en septembre 1927, est visible) et son neveu Frodon, la balade commence pour le visiteur par la Comté, territoire des fameux Hobbits aux pieds velus, et dont les ravissantes représentations peintes à l'aquarelle par l'auteur sont une vision idéalisée des Midlands (littéralement terres du milieu) anglaises dans lesquelles l'auteur a vécu.

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«Bilbo arrive aux huttes des Elfes des radeaux», illustration du «Hobbit» © The Tolkien Estate Ltd 1937.

Le parcours ausculte ensuite, comme autant d'escales en Terre du Milieu, les différents territoires et les thématiques qui leurs sont attachées : les royaumes nains et l'idée de la quête, Le Rohan et ses figures féminines, Le Mordor et l'horreur de la guerre, qu'il dépeind à l'image des tranchées de la Grande Guerre qu'il connu en 1916 dans la Somme, mais aussi la séduction du pouvoir à l'oeuvre dans ses récits, symbolisé par ce fameux Anneau qui corrompt le coeur des hommes. Le tout illustré par les oeuvres de l'auteur, dont on constate alors les grands talents d'aquarelliste et de dessinateur. Quel plaisir de découvrir le manuscrit dessiné des portes du royaume nain de la Moria et ses runes, la carte du Rohan, du Gondor et du Mordor annotées par Tolkien, ou encore la maquette de couverture de l'ouvrage, dessinée par l'intéressé, comme une porte d'entrée vers son univers : une forêt à l'infini, un dragon à l'horizon, et des montagnes cadrant l'ensemble.

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Maquette de la jaquette pour «Le Hobbit» © The Tolkien Estate Ltd 1937

Au fil des déambulations à travers ces milliers d'années d'histoires et de récit inventés, le visiteur est peu-à-peu séduit par l'incroyable puissance immersive de l'écrivain, que l'on suit pas-à-pas dans la mise en place de son monde imaginaire, avec ses revirements, ses tâtonnements. On apprend ainsi, au détour d'un manuscrit, que Frodon, le héros principal du Seigneur des Anneaux, «a failli s'appeler Bingo. Tolkien se demande même si l'anneau va être utile», note le commissaire Vincent Ferré. Sur un autre document, c'est la première esquisse de celui qui deviendra Gandalf que l'on reconnait, alors appelé mage Bladorthin. Pour tous ces peuples, des elfes aux nains en passant par les hobbits, l'auteur était porté par un constant besoin de véracité, pour une immersion du lecteur quasi inédite pour l'époque, que le spécialiste de littérature ancienne va parfois pousser au maximum. Jusqu'à réaliser lui-même certaines pièces centrales qu'il évoque dans son récit, comme ce manuscrit de Nains, qu'il tâchera de «sang» à l'encre rouge et qu'il vieillira avec sa pipe, espérant pouvoir en faire des copies à imprimer dans les éditions de ses romans. 

Les références du passé

Et si de nombreux auteurs, à l'instar de G.R.R. Martin et son «Trône de Fer», ont depuis Tolkien eux aussi crée leur cosmogonie, leurs cartes de mondes, et leurs toiles de fonds complexes, les créations du père de la Terre du Milieu sont d'une densité unique dans l'histoire de la littérature, et trouvent leurs ramifications dans les contes, légendes et récits historiques.

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Cor dit «de Roland», XIe siècle © B.N.F.

Le Cor de Roland, datant du XIeme siècle et présenté pour l'occasion, fait immanquablement penser au personnage tragique de Boromir, soufflant dans sa corne pour prévenir ses alliés du danger avant de mourir sous les flèches, à l'instar du neveu de Charlemagne. Un peu plus loin, «Princesse Sabra», tableau du peintre Sir Edward Burne-Jones montré dans l'exposition, typique du style préraphaélite anglais de la fin du XIXeme siècle et ses nombreuses évocations moyennageuses en pleine nature, font immanquablement penser aux élégants elfes dont Tolkien peuple ses forêts. «Son originalité par rapport à des auteurs antérieurs réside dans le réalisme du récit, dans la volonté de vraisemblance et de cohérence. Le lecteur se laisse guider par l'histoire, découvre l'univers au fur et à mesure, est pris par la fascination du monde inventé, comme un écho aux légendes et récits épiques d'Europe. Tolkien a crée une nouvelle «mythologie», avec ses héros légendaires et sa géographie rêvée», renchérit Vincent Ferré. 

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 a chaque peuple sa langue

L'autre révolution de Tolkien dans cette quête de véracité, c'est celle du langage, lui qui depuis son enfance s'amuse à créer des alphabets, ou apprendre les langues anciennes, comme le norrois ou le finlandais. Une passion dont ce philologue fera son métier.

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«Lettre du roi : Lettre d'Aragorn à Sam», au début des années 1950 © The Tolkien Estate Ltd/The Tokien Trust 

La présentation dans l'exposition du manuscrit de Tolkien, L'arbre des langues, inventées et utilisées dans ses récits, agit comme une génèse : on y suit l'ordre d'apparition des langues Elfes, naines, orques et noldorin. «Ses récits se construisent également, et avant tout, à partir des langues imaginaires. Il en a imaginé une cinquantaine dont dix possèdent un niveau de développement important, et deux une grammaire et des milliers de mots de vocabulaire», précise Vincent Ferré. On ne compte plus, au fil de l'exposition, les parchemins rédigés de la main de l'auteur, dans l'élégant Quenya elfique, ou dans les langues naines aux runes anguleuses. Un «vice» qu'il poussait jusqu'à modeler les irrégularités des langages crées. L'enregistrement de la voix de Tolkien parlant dans ces langues imaginaires leur donne vie, avec leurs intonations propres et leurs accents particuliers. 

un passeur de légendes

Une fois terminée cette exploration de l'univers imaginaire de l'auteur, et de sa grande oeuvre, la Terre du Milieu, c'est un Tolkien plus intime, que l'on découvre dans une seconde partie, consacrée à sa famille et à ses proches.

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Reconstitution de la bibilothèque de l'Univesrité d'Oxford

Tel qu'on l'imagine à Oxford en ce début de XXeme siècle, à l'image de son bureau reconstitué, ou de cette installation qui nous met à la place d'un étudiant dans la bibliothèque de l'université, on découvre ses travaux sur les mythes anciens, qui ont fait de lui un spécialiste internationalement reconnu de littérature médiévale. Notamment cette sublime édition de l'histoire de «Beowulf», illustrée par William Morris, parue en 1895, qu'il enseignait à ses élèves, et qu'il avait traduit en anglais moderne.

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Manuscrit du  Beowulf, «The Tale of Beowulf done out of the Old English tongue» illustré par William Morris, 1985. © B.N.F.

Un peu plus loin, c'est la traduction de «Sire Gauvain et le Chevalier vert», l'équivalent du «Lancelot du Lac français», que Tolkien fit redécouvrir aux Anglais, qui atteste du rôle de «passeur» des chefs d'oeuvres de la littérature ancienne. 

du conte pour enfant à sa Bible

Enfin, en conclusion de ce voyage, loin de l'image d'un érudit solitaire au milieu de ses manuscrits, l'auteur se dévoile en père de famille proche de ses quatre enfants, bien souvent ses premiers lecteurs. «Les lettres du père Noël», «Bilbo le Hobbit», sont autant de recueils qui furent d'abord des histoires racontées le soir pour s'endormir. C'est ainsi pour consoler son fils Christopher, orphelin d'un jouet perdu à la plage trois jours plus tôt, que Tolkien écrivit le récit pour enfant «Roverandom», dans lequel ce jouet, en fait un petit chiot nommé Rover, allait vivre des aventures sur la Lune.

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Et à chaque conte, ses charmantes illustrations aux couleurs vives, dont les originaux n'avaient encore jamais été montrées en France, et qui ne furent éditées pour l'immense majorité qu'à la mort de l'auteur, qui les réservait pour ses proches. «Le Hobbit est d'ailleurs un accident pour Tolkien», rajoute Vincent Ferré, tout de meme écoulé à 100 millions d'exemplaires. «C'était avant tout un récit pour enfant, de même qu'il inventait pour eux chaque année une lettre du « père Noël» censée arriver au Pôle Nord».

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«Conversation avec Smaug», illustration de J.R.R.Tolkien pour «Le Hobbit» de 1937 © Bodleian Library

«Puis le Hobbit a tout de suite plu à l'éditeur Allen & Unwin, qui lui a demandé une suite : ce sera le point de départ du «Seigneur des Anneaux». Tolkien est lui-même surpris par son succès». Un ouvrage de commande donc, non prévu à l'origine par l'auteur, mais écoulé à 150 millions d'exemplaires et traduit dans une soixantaine de langues, qui deviendra la partie la plus visible de son immense iceberg littéraire, couvrant des millénaires et d'immenses territoires. 

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A sa mort, il laisse donc derrière lui des décennies de pages rédigées, raturées, et des récits qui comprennent parfois jusqu'à sept versions différentes dans un souci constant de cohésion historique. S'ensuit alors un travail d'édition titanesque de mise en forme, de classement et de réécriture pour rendre public ces pépites, que son fils Christopher réalise depuis plus de quarante ans, et à qui l'on doit, entre autres, le magnifique «Silmarillon», sorte de Bible de son univers, «L'histoire de Beren et Luthien», ou encore les contes illustrés pour enfants. 

Tolkien, voyage en Terre du Milieu, jusqu'au 16 février 2020, Bibliothèque François Mitterrand, Paris 6e.

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