Karine Tuil, Prix Goncourt des lycéens 2019 : «écrire est en soi un acte politique»

Après avoir reçu le Prix Interallié la veille, Karine Tuil a remporté le Prix Goncourt des lycéens 2019 pour «Les choses humaines» (Gallimard) Après avoir reçu le Prix Interallié la veille, Karine Tuil a remporté le Prix Goncourt des lycéens 2019 pour «Les choses humaines» (Gallimard)[© Martin BUREAU]

Après avoir été récompensée la veille par le Prix Interallié, la romancière Karine Tuil a remporté ce jeudi 14 novembre le Prix Goncourt des lycéens pour «Les choses humaines» (Gallimard). Avec ce onzième roman, l'écrivaine raconte une affaire de viol suivie de son procès vu par les différents protagonistes de l'affaire, leur entourage et les jurés d'assise.

Quelle fut votre réaction à cette annonce ?

Hier était déjà une très belle journée avec la remise du Prix Interallié, ça a été un moment de grâce. Je ne pensais pas avoir le Goncourt des lycéens car dans ce cadre, j’avais eu la chance de participer à des débats passionnants avec d’autres écrivains qui ont livré des textes formidables. Quand on m’a appelé, j’étais en train d'écrire, à ma table de travail devant mon ordinateur. Donc ce fut une très grande surprise et j'ai été très émue car je me souviens de très beaux moments d’échanges avec les lycéens.

Avec cette année, j'ai participé cinq fois à ce prix. A chaque fois, ce fut une très belle aventure. Je voudrais remercier les jurés du prix Goncourt car c’est parce qu’ils m’ont donné la chance de figurer dans la première sélection que j’ai pu vivre cette aventure à plusieurs reprises. Ces rencontres avec ces lycéens et leurs professeurs restent une aventure humaine, intellectuelle, passionnante.

Que retenez-vous justement de ces rencontres avec les lycéens ?

D’abord une très grande liberté de ton. Les lycéens posent des questions sans filtre autour de ce qui les dérange ou les inquiète. Si la littérature est l’espace où tous les tabous sont levés, ces rencontres le sont encore plus. Il y a une sorte de simplicité des échanges avec ces jeunes. Mère par ailleurs de trois enfants, j’aime ce contact avec les jeunes, je suis très attachée à la transmission. On a eu de vrais débats et disons le, le livre s’y prête aussi. C’est un livre qui aborde la question des violences sexuelles, de la complexité de ces sujets, de la façon de les aborder. Ils ont été très sensibles à cela et nous avons pu parler de sujets restés longtemps tabous.

000_1m9686_5dcd6a227b625.jpg

© LOIC VENANCE / AFP

Quel est votre sentiment à propos du fait que ce prix soit rendu par un jury de lecteurs et non de professionnels ?

Pour moi, il n’y a pas de différence dans la mesure où il y a toujours ce plaisir de lecture. Qu’on ait 15 ou 70 ans, une rencontre avec un texte se produit... ou pas. Ce phénomène reste très mystérieux d’ailleurs parce que même nous, quand on écrit, on ne sait absolument pas comment le livre va être reçu.

Ce livre montre toute la violence sociale qui éclot face à cette accusation, on y voit aussi la mise en place du tribunal populaire.

Le fait que des jeunes bercés par les réseaux sociaux vous aient élus a-t-il pu vous toucher particulièrement ?

Effectivement. On a d'ailleurs eu beaucoup de débats là-dessus car on est au cœur du fonctionnement de la société d’aujourd’hui. Je leur ai fait prendre conscience des dangers des réseaux sociaux, du tribunal médiatique, des jugements à l’emporte-pièce, de l’indignation généralisée, des attaques et même du harcèlement.

Le roman – donc une œuvre de fiction - peut-il aider à mieux comprendre la réalité ?

J’en suis convaincu sinon je n’écrirais pas ces livres. J’ai d'ailleurs été nourri par les grands romans de société, les grands auteurs que sont Zola, Balzac, Camus, Malraux. Je suis aussi le produit de cette culture là. Un roman permet de comprendre, de questionner la société et de l’appréhender, sans doute avec plus de liberté aussi. Il y a à la fois une aventure intime – on est seul face au livre – mais elle peut devenir collective comme ça l’a été pour le Goncourt des lycéens : on se réunit, on échange. Certains aiment le livre et d’autres moins mais l'important est qu'il devient un sujet d’échange.

Le sujet du viol et du pouvoir est au cœur de l’actualité. Ce livre est-il né il y a longtemps ?

En fait, je suis partie d’un fait divers qui a eu lieu en 2016 : j’avais lu un article sur un procès qui a opposé un jeune étudiant de Stanford, très brillant, sportif. Une jeune fille présente sur la campus un soir l’accusait de l’avoir agressée sexuellement. Le jeune homme avait écopé d’une peine de 6 mois de prison dont 3 ferme. Le verdict avait profondément choqué une partie des féministes aux Etats-Unis. Il y avait eu une vague d’indignation.

C’est à partir de là que j’ai eu envie d’enquêter. J’ai assisté à de nombreux procès pour viol aux assises de Paris, travaillé avec des avocats, avec des juges. J’ai mené une enquête pour comprendre de l’intérieur le cœur de l’accusation de viol. Puis il y a eu le scandale Weinstein, la révolution #Metoo et le bouleversement international. D’ailleurs j’ai voulu l’intégrer au roman car je ne pouvais pas occulter quelque chose d’aussi important, non seulement pour nos générations mais aussi pour les générations à venir.

Diriez-vous que ce roman est un livre engagé ?

Quand j’écris, je ne cherche pas à rendre quelque chose d’engagé ou de politique. Car je considère qu'écrire est en soi un acte politique. Ce n’est pas un livre engagé mais il aborde des questions de société. Sans apporter de réponse d’ailleurs. On reste toujours dans ce débat contradictoire. J’y suis très attaché et d’ailleurs je crois que c’est ce que les lycéens ont aimé. Tour à tour, ils se mettaient dans la peau d’Alexandre, de Mila, des parents de part et d’autre et donc cette confusion des rôles, cette capacité à passer d’un personnage à l’autre.

Deux prix pour un livre autour d’un sujet qui est en plus au cœur des médias. Vous attendez-vous à des réactions violentes ? Avez-vous peur qu’on se serve de votre livre pour aborder certains sujets ?

Au contraire. Je considère que la littérature est le lieu du débat par excellence. Donc si le livre permet de nouveaux échanges, une plus grande libération de la parole, une meilleure compréhension des faits, des échanges entre tous les protagonistes – car le livre aborde la question du viol du point de vue de l’accusé et de sa famille -, j’en serais ravie car je suis très attachée à cela, du fait de ma formation de juriste et aussi de ce que je suis en tant que citoyenne : très attachée au débat démocratique.

Ce livre est déjà un succès, près de 35 000 exemplaires vendus. Avez-vous une idée des raisons de ce plébiscite ?

Quand je l’ai écrit, je n’en avais absolument pas conscience. Mais ce qui ressort des discussions avec les uns et les autres, c’est que le sujet, universel, touche toutes les générations. Je me suis retrouvée dans des situations où des personnes de 75 ans me racontaient une histoire d’agression sexuelle passée ou encore, des très jeunes hommes qui me disaient avoir peur de mal agir, d’être maladroit. Ce livre a sans doute touché au cœur des gens d’âge très différents, hommes comme femmes.

À suivre aussi

Ailleurs sur le web

Derniers articles