Olivier Marchal : «Je ne me suis jamais considéré comme un grand flic»

Olivier Marhal est un des invités de l'émission de l'émission «Profession : Flic», le 16 janvier sur CANAL+.[Vincent Flouret / Canal+]

Dans un nouveau numéro de la collection «Profession», Michel Denisot reçoit sept grandes figures de la police française : Martine Monteil, Danielle Thiéry, Claude Cancès, Ange Mancini, Raphaël Nedilko, Richard Marlet et Olivier Marchal.

Une émission à découvrir le 16 janvier, à 23h35, sur Canal+. Invité à parler autour de la table, Olivier Marchal – aujourd’hui réalisateur, scénariste et acteur – a accepté de répondre aux questions de CNEWS. Il revient sur ce moment privilégié partagé avec l’animateur et ses six acolytes, son passé de flic à la criminelle, sa relation particulière avec la police, mais aussi ses futurs projets.

En quoi cette émission aide-t-elle à faire évoluer l’image de la police dans les mentalités ?

Quand on me l’a proposé, j’étais un peu réticent au départ, surtout quand vous voyez le titre de l’émission «Profession : Grand Flic » (le nom de l’émission a changé depuis, ndlr). Un, je ne me suis jamais considéré comme un grand flic, deux je ne le suis plus, et trois, quand j’ai vu la brochette des invités réunis autour de la table, je me suis dit que je n’avais rien à y faire. Moi, aujourd’hui, je suis un saltimbanque. J’ai été flic à cause d’Alain Delon, de Lino Ventura, de Jean-Pierre Melville et de Serpico. J’avais des images de cinéma et de romans noirs dans la tête. Après, j’y ai trouvé une famille extraordinaire et cela m’a construit en tant qu’homme. Je le suis devenu assez vite car j’ai commencé ma carrière à 21 ans.

On m’a convaincu d’y participer, ce que je ne regrette pas. Nous avons passé un moment très agréable, que ce soit avant, après, et pendant l’émission. Ce qui est bien, c’est que ceux qui sont venus témoigner autour de cette table ont tenu un discours d’une grande intelligence. Ce sont des personnes cultivées, et cela montre une image assez raffinée de la police, mais aussi très humaine, avec beaucoup de sensibilité. Les témoignages, le ton de la conversation, et les échanges qui nous avons eu ensemble permettent de montrer une autre image que celle qui peut circuler en ce moment, celle de flics «tabasseurs», agressifs… ce qu’ils ne sont pas, mais c’est ce qu’on veut essayer de nous faire croire.

©Vincent Flouret / Canal+

Votre métier désormais est axé sur l’image, avec le cinéma, la fiction. Selon vous, la télévision - dans sa globalité - donne-t-elle une bonne image des flics, ou au contraire, a-t-elle tendance à la caricaturer ?

Quand j’étais petit, dès l’âge de 10 ans, je voulais être flic. C’est ce que je notais sur les petits papiers que les professeurs nous faisaient remplir en début d’année. Quand on nous demandait ce qu’on voulait faire plus tard. Au départ, je voulais être motard, parce que j’ai toujours aimé la moto. Et après, à travers le cinéma et la littérature, j’ai voulu être un flic en civil. J’étais fan de San Antonio, et c’est ce que j’imaginais : la bouffe, les nanas, les enquêtes et tout le reste. Et en même temps, j’étais très attiré par le côté très noir et sombre des personnages de «losers» de certains romans. Il y avait une complaisance dans la noirceur qui faisait que tout m’attirait dans ce métier. J’imaginais la nuit, les boîtes, la fêlure, etc. Cela vient aussi de cette espèce de mélancolie et de souffrance que l’on se crée à l’adolescence, et c’est à cette période que j’ai construit cette attirance pour le métier.

Dans mes films – qu’on les aime ou pas – il n’y a pas forcément d’enquête. Ce sont plus des mecs qui se retrouvent dans la merde et qui essaient de s’en sortir. Il y a toujours cette idée de rédemption. Et ce qui m’attire, comme l’a écrit James Ellroy, c’est la part d’ombre. C’est ça qui m’a plu chez les flics que j’ai connus, les larmes, la désespérance, les divorces et les gars qui continuent de faire leur boulot chaque jour pour un salaire dérisoire. Et qui font ça parce qu’ils aiment leur métier et qu’ils trouvent dans la police une tribu qui leur permet d’exister. Tous ceux qui se suicident ou qui quittent la profession pour faire autre chose, c’est qu’ils se sentent, à un moment donné, inutiles.

Qu’en est-il dans les séries et la fiction ?

Dans les séries et la fiction – et je ne juge pas le travail de mes collègues – on ne peut pas tout raconter. Seul le cinéma permet d’aller assez loin dans le noir et dans la violence. Des chaînes comme Netflix le font aussi. Mais sur les chaînes publiques, on peut difficilement aller aussi loin que ce que l’on a fait dans Police District (diffusée sur M6 entre 2000 et 2003, ndlr) à l’époque, et qui était une série très décalée où on voyait pour la première fois des flics coucher avec des prostituées, prendre la cocaïne, boire de l’alcool, s’en sortir comme ils pouvaient. Mais c’était écrit par Hughes Pagan, un ancien flic. Il y a aussi toutes ces séries qui donnent un peu une image d’Épinal de la profession, comme Julie Lescaut ou Caïn. J’adore l’acteur qui joue dans cette série (Bruno Debrandt, ndlr), mais un flic en chaise roulante, ça n’existe pas. Après ce sont des fictions qui fonctionnent, et je n’ai aucune envie de les critiquer.

Je viens de faire les Rivières pourpres en tant qu’acteur, la série cartonne et on va faire une saison 2. J’assume complètement l’image que je peux représenter dedans, celle d’un flic proche de la retraite plutôt violent. On est transporté dans un univers à la Jean-Christophe Grangé (auteur du roman Les Rivières Pourpres, nldr) où se mélange le mysticisme et les enquêtes un peu ésotériques. On accepte le personnage parce qu’on est plongé dans un contexte anormal.

Selon vous, le cinéma est mieux adapté pour dépeindre la réalité donc…

Quand j’ai fait 36 quai des orfèvres, qui est un film noir, on voulait montrer la réalité des relations entre les services, ce flic qui va plonger parce qu’il a cru bien faire son travail – qui fait un peu écho à l’affaire Michel Neyret – et quand on a fait la promotion du film en province dans une trentaine de villes, il y avait des débats avec le public, et on savait que le film allait marcher parce qu’on sentait que les gens étaient réceptifs. A la fin, ceux qui restaient, c’étaient tous les petits mecs de banlieue avec leurs cagoules et leurs capuches sur la tête qui venaient me demander comment on faisait pour passer le concours de flic. Et ça, c’était super, car on leur montre quelque chose à laquelle ils ont envie de ressembler. Et je pense que tout le monde a envie d’être ces flics-là. Ce qui n’est pas le cas de ceux que les journaux télévisés nous montrent avec le casque, le bouclier, en train de matraquer les gens. En même temps, je trouve qu’ils se comportent très bien, car il n’y a pas de bavures, il n’y a pas eu d’accidents graves pour l’instant. Et je trouve que nous avons une police qui se tient bien.

Après, il est important de souligner que, dans l’émission «Profession : Flic», à part Raphaël Nedilko, tous les autres ne sont plus en fonction, ce qui leur donne un droit de parole que d’autres n’ont pas. J’ai rédigé un texte sur le suicide de Maggy Biskupski, la policière de 36 ans, et je l’ai envoyé au syndicat de police, qui en feront ce qu’ils veulent, mais cette histoire m’a énormément bouleversée. Quand j’étais policier, deux de mes copains se sont suicidés, et cela a changé beaucoup de choses dans ma vie, car ce sont des gars avec lesquels j’ai bossé pendant des années, et à aucun moment je n’avais soupçonné que cela pourrait arriver. Dans mon texte, j’ai souligné qu’au JT, il y avait eu un quart d’heure sur les Gilets Jaunes, et 30 secondes sur Maggy. On est aussi dans un déséquilibre d’information, on fait du sensationnalisme, et la mort d’un flic, on s’en fout en fait. Ce qui ne les rend que plus louables et légitimes dans leur fonction et dans leur raison d’exister.

©Xavier Lahache/CANAL+

 

Deux choses interpellent dans vos interventions dans l’émission, la première étant le moment où vous expliquez que ce métier a été une passion, mais que vous reconnaissez que vous étiez trop sensible, et donc que vous n’étiez pas fait pour être flic. Vous aviez au final une vision un peu fantasmée du métier…

Un peu romantique on peut dire, oui.

Et finalement, quand vous avez été confronté à la réalité, et même si vous expliquez avoir trouvé une fratrie au sein de la police, celle-ci a été très dure à encaisser semble-t-il…

Oui, tout à fait. J’ai beaucoup travaillé pour m’en sortir, notamment pendant mes cours de théâtre. J’ai toujours écrit, jour et nuit. Je suis resté dix ans sans prendre de vacances. Tous mes jours de récupération et de congés étaient utilisés pour monter des spectacles et écrire des scénarios. Je voulais me sortir de là parce que je savais que j’allais en crever. C’était trop dur. Les larmes, le chagrin des familles, le choc des images aussi – parce que nous, on voit absolument tout, la victime, les familles, etc. – et mon problème est d’avoir commencé à la criminelle. Je pense que si j’avais démarré aux Stups ou à la Brigade de répression du banditisme, cela aurait peut-être changé ma vie. Cela n’aurait pas été plus «soft», parce que ça reste dangereux. Mais je supportais mal le rapport à la mort. Cela a toujours été très compliqué pour moi, et la criminelle, c’est ce qu’il y a de pire. Ce sont les crimes violents, les crimes de sang, et il ne faut pas oublier que j’avais 21 ans, et que j’arrivais du Bassin d’Arcachon où je n’avais connu que les filles, les copains, le rugby, l’école, et les troisièmes mi-temps.

J’étais un petit «puceau», un gamin. J’avais grandi dans la pâtisserie de mes parents, j’avais bossé avec mon père dans un univers ouvrier mais très familial, avec beaucoup d’amour. La pension chez les Jésuites pendant trois ans avait été ma seule épreuve, et encore, je leur dois tout car ils m’ont aidé à me «caler». Quand t’arrives, que tu as 21 ans, et que tu as envie d’être le commissaire Fush incarné par Claude Brasseur dans le film La guerre des polices – un de mes films culte à l’époque – et vous vous retrouvez à patauger les pieds dans le sang, et surtout que vous réalisez que, ce que vous n’avez fait que lire dans les faits divers, n’est rien en comparaison avec la barbarie humaine devant vous. Elle a une représentativité qui est mille fois supérieure à ce que vous auriez pu imaginer. Et quand je vous parle de cela, c’est l’odeur de la mort, des cadavres, du sang – qui est terrible et qui s’imprègne – qui reste. Je sais qu’à la fin, je me déshabillais sur le palier de chez moi pour éviter que les semelles de mes chaussures entrent en contact avec la moquette.

Avec votre intimité en fait…

Voilà. Je mettais mes fringues tout de suite dans la machine à laver et je prenais deux douches pour me débarrasser de l’odeur. Et malgré cela, je l’avais encore dans le nez. Le métier de flic, c’est ça aussi. C’est une odeur. On met du temps à s’en débarrasser. Et après, je ne vous parle pas des images qu’on garde avec soi. Cela me réveille encore la nuit. Et ça fait 40 ans. Je me suis dit qu’il fallait que me je sorte de là, sinon j’allais finir par me détruire avec l’alcool ou autre chose.

Vous racontez également une anecdote où vous vous retrouvez à prendre une photo à la demande d’un groupe de CRS croisé par hasard dans le 11e arrondissement de Paris. Que pense les policiers de votre travail et de la représentation que vous donnez du métier ?

Ils sont super contents. Ils savent que c’est du cinéma, et que je fantasme un peu. Ce qu’ils apprécient, c’est la manière dont je les défends dans la presse à chaque fois que je parle d’eux. Je suis un peu leur «fer de lance». Certains étaient même allés jusqu’à demander que je devienne ministre de l’Intérieur sur Internet, donc vous voyez, ils sont allés très loin (rires). Plus sérieusement, il y a d’autres flics, comme Simon Michaël, Philippe Isard ou encore Hughes Pagan, mais ce sont des auteurs. Mon métier d’acteur, de scénariste et de réalisateur, fait qu’on me voit un peu plus en vitrine que les hommes de l’ombre que sont les scénaristes et les écrivains. Mais dans les débats, les interviews, ou les prises de position que j’ai eu dans la presse, ou le fait d’avoir défendu Michel Neyret, c’est vrai que cela les touche car ils ont l’impression qu’à travers moi, il y a quand même encore quelques personnes et quelques médias qui s’intéressent à leur cas.

Il y aurait également besoin de modifier certaines images qu’on se fait de certains services, comme celle du gardien de la paix avec son gros bide, son sandwich au saucisson, et la bière posée sur le comptoir d’accueil du poste de police. Aujourd’hui, les mecs font tous du sport, ils sont diplômés avec des Bac+3 ou +4. Ils font du sport de combat parce que les affrontements se durcissent. Nous, à l’époque, quand on déboulait dans un bar, on disait «contrôle de police», et les gars mettaient les mains derrière la nuque ou sur le comptoir, et ça ne bougeait pas. Aujourd’hui, ça peut partir en baston en un rien de temps. Ils sont obligés de faire face une brutalité inouïe, une violence urbaine qu’on ne peut pas négliger. Ils sont peut-être fiers aussi de voir un flic qui a réussi dans le cinéma, que ça les touche, et que c’est une façon de les représenter de manière artistique. Ça leur fait du bien. Dans mes films, je m’efforce de ne montrer que l’humain, la tristesse et la violence qu’il peut y avoir dans l’exercice de ce métier. Et je pense que c’est ça qu’ils voient aussi dans mes films.

©Xavier Lahache/CANAL+

C’est ce qui ressort de l’émission justement, le côté « humain » des personnes qui exercent ce métier et qui permet de voir au-delà de l’uniforme. On perçoit les sentiments éprouvés par ces policiers dans l’exercice de leur fonction. Notamment au moment où Michel Denisot demande si vous avez déjà fait usage de votre arme. Les réponses sont très intéressantes.

Je n’ai pratiquement jamais sorti mon arme en douze ans de carrière, une dizaine de fois peut-être, et je n’ai jamais tiré. On la sort au dernier moment. La plupart du temps, cela se règle physiquement. Après, l’usage de la violence est en fonction de celle que l’on trouve en face. Il a dû arriver une fois où, avec mes collègues – sur une affaire d’agression de vieillard –on a un peu perdu le contrôle. Mais on s’en veut quand ça se passe comme ça. La violence fait peur aux flics autant qu’aux voyous. Eux sont peut-être plus aguerris parce certains ont grandi dans des milieux plus difficiles, où la violence est présente. Nous, on a des parcours familiaux et scolaires plus classiques.

Après, un voyou qui voit six flics entrer dans son appartement avec des calibres, et qu’il est au lit, il ne bouge pas. Après, quand cela arrivait, on s’arrangeait. Si on trouvait du fric pendant la perquisition, et que le mec allait partir pour quinze ans derrière les barreaux, et qu’il avait sa femme et ses enfants en pleurs – et pour nous, ce sont des moments d’une violence morale incroyable, et si le gars est un braqueur, tu gardes une certaine considération, ce n’est pas un violeur ou un agresseur de vieux – et du coup, on laissait une partie de l’argent à la femme. Et le mec nous disait merci pendant la garde à vue. On buvait un coup de whisky. On lui achetait à manger. Tout ça restait très humain, toujours. Et il est même arrivé que des gars nous écrivent depuis leur cellule pour nous remercier. C’est ça aussi les flics.

Quels sont vos projets à venir, au cinéma et/ou à la télévision ?

Comme acteur, je démarre la saison 2 des Rivières pourpres. Le tournage est prévu de février à juin. Et après j’attaque la préparation de mon prochain long métrage, Bronx, un polar qui se déroulera à Marseille. Le tournage commence en août pour une sortie en 2020. Donc je suis très content. C’est une année pleine de joie qui débute.

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