Chernobyl : le docteur Benoît Pelopidas, spécialiste du nucléaire, revient sur le succès de la série

Stellan Skarsgard, Emily Watson et Jared Harris tiennent les rôles principaux dans la série Chernobyl.[© 2019 Home Box Office, Inc. All rights reserved. HBO ® and all related programs are the property of Home Box Office, Inc.]

Succès critique et populaire, Chernobyl retrace l’histoire des principaux protagonistes qui se sont retrouvés au cœur de la catastrophe de Tchernobyl suite à l’explosion d’un des réacteurs de la centrale nucléaire, le 26 avril 1986.

Pour le professeur Benoît Pelopidas, titulaire de la chaire d'excellence en études de sécurité à Sciences Po, chercheur associé au CISAC à l'Université Stanford et fondateur du programme d’études des savoirs nucléaires (Nuclear Knowledges), le succès de cette mini-série en cinq épisodes diffusée en France sur OCS repose avant tout sur le talent de son créateur, Craig Mazin, qui a su traiter l’événement avec pertinence, et réunir un casting talentueux à l’écran. La série a également le mérite d’aborder des grandes questions politiques contemporaines au-delà de la catastrophe de 1986 qui font notamment écho au déni de la catastrophe environnementale que le monde vit actuellement.

Êtes-vous surpris par le succès d’une série traitant d’une catastrophe nucléaire ?

Benoît Pelopidas : La catastrophe de Tchernobyl est considérée comme très importante par les opinions publiques européennes. Dans le cadre du projet VULPAN financé par l’agence nationale de la recherche, nous avons pu l’établir grâce à un sondage à grande échelle d’un échantillon de 7.000 citoyens de 18 à 50 ans dans neuf États européens, représentatif en termes d’âge, de genre, de niveau d’éducation, conduit en juin 2018. Lorsque nous avons confronté nos sondés à une liste de 11 événements importants de 1986 à nos jours - fin de l’Apartheid en Afrique du Sud, attaques du 11 septembre, crise financière de 2008, accident de Fukushima, essais nucléaires nord-coréens, attaques terroristes de 2015 en France, chute du mur de Berlin, guerre en Syrie, guerre en Irak de 2003, crise migratoire ou autres - et que nous leur avons demandé lequel d’entre eux leur avait paru particulièrement important, 16,2% ont répondu Tchernobyl (précision : les sondés pouvaient choisir la réponse «aucun de ces événements»).

Lorsqu’on leur demande d’ajouter un second événement ou changement important, 12,8% des sondés ajoutent Tchernobyl, ce qui nous conduit à un total de 29% des sondés. Ce résultat est intéressant de deux points de vue.

La France, pays le plus dépendant de l’énergie nucléaire dans lequel on a présenté Tchernobyl comme un accident soviétique plutôt que nucléaire et prétendu que le nuage radioactif s’était arrêté à la frontière, ne fait étonnamment pas exception : 16,1% des sondés citent Tchernobyl en premier (0,1% de moins que la moyenne) et 13,9% comme le second événement le plus important depuis 1986 (1,1% de plus que la moyenne européenne).

Il y a aussi quelque chose de propre à la France en termes d’effet d’âge pour cette question. Comme le montre le graphe ci-dessous, plus les sondés étaient âgés, plus ils étaient susceptibles de répondre «Tchernobyl» à la question posée comme premier ou second choix. Une telle linéarité de l’effet d’âge ne se retrouve dans aucun des autres États examinés.

Ensuite, le succès obtenu par la réponse «Chernobyl» n’est pas simplement un effet «catastrophe nucléaire». En effet, aux mêmes questions, 4% seulement (12,2% de moins) citent Fukushima en premier, et 6% l’y ajoutent en second (6,8% de moins).   

Sur le succès de la série, n’oublions pas que la catastrophe a été traitée sous la forme de fictions depuis l’événement lui-même, et récemment à l’occasion du 25e anniversaire en 2011, avec des fortunes très variées. Le film «La terre outragée» de Michal Boganim avec Olga Kurylenko en 2011, n’a attiré que 16.000 spectateurs dans les salles françaises. L’ouvrage de Svetlana Alexeievitch «La supplication», paru en 2011, fut en revanche un grand succès de librairie.

Cela suggère que la qualité de la dramaturgie et de l’interprétation joue un rôle significatif.

Pourquoi, selon vous, un événement aussi tragique est-il capable de captiver à ce point les téléspectateurs ?

J’y vois de multiples raisons. 

D’abord, les drames de grande ampleur captivent lorsque l’événement est devenu un point de référence. Le naufrage du Titanic de 1912, porté à l’écran par James Cameron en 1997, a été un énorme succès en dépit d’une cause et d’un épilogue connus.

La série commence par un propos qui va dans ce sens, tenu par un des protagonistes sur le point de mettre fin à ses jours : tout au sujet de Tchernobyl était de la folie. D’ailleurs, les scénaristes insistent pour montrer l’ampleur de la catastrophe, mais aussi le fait que cela aurait pu être encore bien pire, comme l’explique la sociologue Christine Fassert dans un entretien récent. L’intuition du créateur de la mini-série, Craig Mazin, était précisément que tout le monde connaissait l’événement du fait de son importance, mais pas forcément sa cause, et que le mystère autour de celle-ci serait un attrait supplémentaire.

L’analogie avec le film de James Cameron nous donne également une autre clé de compréhension possible. Le succès de Titanic tient à son casting, à sa combinaison des codes de deux genres, à savoir le film catastrophe et la romance (qui exige le sacrifice des deux amants – Rose sacrifie la reconnaissance de sa famille, Jack sacrifie sa vie). Les deux mêmes éléments se retrouvent avec Chernobyl, les genres étant ici le thriller politique, le film catastrophe - quasiment en temps réel dans une partie du premier épisode - et le film de contamination qui joue sur l’ennemi invisible omniprésent («the air is glowing» dit l’un des protagonistes dans le premier épisode) avec l’affichage régulier de l’heure pour marquer l’avancée du fléau des radiations.

La distribution est aussi de premier ordre, avec Emily Watson et Stellan Skarsgard, deux acteurs reconnus au cinéma et partenaires à l’écran dans «Breaking the waves» de Lars von Trier en 1996. Son interprétation a valu à la première une nomination à l’Oscar de la meilleure actrice. Au moins depuis «True Detective», on sait que convaincre de grands acteurs du 7e Art de passer au format de la série permet d’attirer le public.

La série Chernobyl offre d’ailleurs une déclinaison très intéressante des figures du sacrifice. Elle nous présente les héros qui se sacrifient en connaissance de cause, ceux qui vont à la mort sans prendre la mesure de ce qui les attend, ceux qui sacrifient la vérité sur l’autel de leur loyauté à l’État soviétique ou au socialisme.

Elle aborde les grandes questions politiques contemporaines au-delà de l’événement de 1986 : la question du mensonge d’État et de la possibilité de faire émerger la vérité, l’opposition entre les scientifiques qui nomment la catastrophe et les gestionnaires de court-terme qui demeurent dans le déni, qui renvoient inévitablement au débat sur la catastrophe environnementale en cours aujourd’hui.

Enfin, le spectateur est renvoyé à sa propre condition face à ladite catastrophe : l’extrême difficulté d’accepter ce que l’on croit profondément impossible. Être exposé à du graphite sur le sol ne suffit pas à croire ce que l’on voit et ce que l’on sait ; accepter que le cœur de la centrale a explosé est simplement impossible pour de nombreux protagonistes même si c’est la seule explication de ce qu’ils voient. Croire ce que l’on sait est le plus grand défi, pour les personnages de la série comme pour nous. Le déni de la catastrophe environnementale trouve ici des échos frappants dans le déni de l’explosion du réacteur.

Selon vous, le public est-il assez informé sur la question du nucléaire civil ?

Laissons de côté la question de la pertinence de la catégorie de «nucléaire civil» par opposition au «nucléaire militaire» et acceptons cette division de catégories. Cette question se pose de deux façons : l’accès à l’information et sa validité.

Dans l’étude dont je vous parlais précédemment (voir la réponse à la première question, ndlr), nous avons pu établir que les sondés n’avaient pas une bonne compréhension des conséquences possibles d’une catastrophe similaire à celle de Tchernobyl dans une centrale nucléaire.

La bonne nouvelle, c’est qu'une majorité de sondés identifient les radiations comme l'un des effets des catastrophes nucléaires. Cet effet-là est très communément mentionné (par 79,5% des sondés dans tous les pays à l’étude et 71,6% en France). Des questions supplémentaires seraient nécessaires pour mieux comprendre comment les sondés perçoivent les effets des radiations. Ce qui est le plus inquiétant, ce sont les réponses qui nient ces effets (8% au total, et 13,6% en France) ou qui avancent des effets dont la recherche a montré qu’ils ne se manifesteraient pas en cas de catastrophes nucléaires (notamment les ouragans, l’érosion, ou la famine). 42,9% des sondés ont coché au moins un de ces effets inexacts.

En France, la proportion est similaire avec 43,1% des sondés. C’est pourquoi une recherche indépendante sur ces sujets est essentielle, couplée à une éducation populaire fondée sur des résultats de recherche.

Plusieurs personnes sur les réseaux sociaux se prennent en photo sur le site de la catastrophe. Qu’est-ce que vous inspire ce comportement ?

Il ne m’inspire pas, c’est le moins qu’on puisse dire. Mais cette parole n’est plus celle du chercheur mais du citoyen engagé. Ces photos font craindre deux choses : un déni du drame par l’invisibilisation du problème, comme si la photo prouvait que «maintenant tout va bien» et un simulacre complet qui traite cette réalité comme une fiction de parc d’attraction. Sur Twitter, le créateur de la série, Craig Mazin, a d’ailleurs appelé les visiteurs à manifester du respect pour les victimes et ceux qui se sont sacrifiés.

A savoir

Le Dr Benoît Pelopidas est titulaire de la chaire d'excellence en études de sécurité à Sciences Po, chercheur associé au CISAC à l'Université Stanford et fondateur du programme d’études des savoirs nucléaires, Nuclear Knowledges (le premier programme universitaire français de recherche indépendant et transparent sur ses sources de financements sur le phénomène nucléaire). Sa recherche a été récompensée par 4 prix internationaux et les financements académiques les plus prestigieux en Europe. 

Pour plus d’informations, nos lecteurs peuvent se rendre sur le site du programme Nuclear Knowledges www.sciencespo.fr/nk, sur Twitter @Nknowledges et en contactant Benoît Pelopidas à [email protected]

 
 

 

 

 

 

 

 

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