Youtube veut-il réécrire l'Histoire ?

Le 11 septembre, l'un des tabous de Youtube Le 11 septembre, l'un des tabous de Youtube[Capture écran YouTube]

Youtube veut-il rayer certains épisodes du passé des livres d'histoire ? La question se pose sérieusement avec des mésaventures connues par certains vidéastes récemment.

Florian Henn, de la chaîne Mamytwink, spécialisée dans les explorations en tout genre, a publié une vidéo le 28 mai dernier avec pour titre : «Youtube me censure». Il reproche à la plateforme de Google d'avoir bloqué une de ses vidéos aux moins de 18 ans, alors qu'elle avait pour sujet «un homme interné de son plein gré dans le camp de la mort d'Auschwitz». Mais loin de s'arrêter là, Youtube a envoyé un mail affirmant qu'une «réclamation d'ordre juridique» avait été reçu contre ce contenu, qui était par conséquent bloqué dans une floppée de pays.

Si la décision n'a pas été si radicale pour le Joueur du Grenier, un vidéaste spécialisé dans la critique de jeux vidéos rétros, elle n'en a pas été moins surprenante pour l'auteur. En effet, pour avoir utilisé des images montrant les tours jumelles lors du 11 septembre 2001, sa vidéo a été «déréférencée». Elle n'apparaît donc plus dans les suggestions, ni dans les vidéos tendances, il faut aller directement sur la chaîne en question pour la voir. Ce qui, dans la pratique de Youtube, consiste à «faire disparaître la vidéo», selon les explications du vidéaste.  

Ces deux cas, récents, ne sont pas isolés. Plusieurs dizaines, voire centaines de vidéastes y sont confrontés chaque semaine. Cela est causé par un «robot», qui scanne toutes les vidéos, et bloque automatiquement celles aux contenus potentiellement problématiques. Il a été renforcé pour éviter les appels à la haine ou les diatribes conspirationnistes, quitte à s'attaquer aux vidéos de vulgarisation historique. Une décision radicale prise par Google après s'être notamment rendu compte que des contenus de propagande de Daesh, utilisant certains images comme le 11 septembre, étaient monétisées (des publicités passaient donc avant les vidéos, et rémunèrent les auteurs de celles-ci). 

Si les vidéastes ont la possibilité de demander une vérification manuelle, elle ne donne pas toujours raison aux vidéastes. Manon Bril, qui tient la chaîne C'est une autre histoire, est d'ailleurs dubitative face au fameux robot : «C'est assez déroutant en fait. On ne sait pas toujours ce qui sera accepté ou non. J'ai plusieurs vidéos où je montre des statues de nues gréco-romaines par exemple sur lesquelles la monétisation est activée, mais celle expliquant pourquoi les statues ont des petits pénis ne passe pas», s'interroge-t-elle. Il semble cependant que les mots clés touchant à la guerre, le nazisme, la drogue ou le sexe dans le titre ou la description de la vidéo incluent une démonétisation quasi automatique. Car même si ces contenus ne sont qu'à portée pédagogique, certaines marques ne veulent pas que leurs produits se retrouvent diffusés avant des images d'Adolf Hitler ou d'attentats. 

Malgré cela, la plateforme ne donne pas d'explication claire, il est donc difficile de prévoire ce qui fonctionnera ou non. «C'est pour cela que c'est difficile de réagir. On essaye de contourner les règles, mais tout ce qui touche aux algorithmes de Youtube est très flou», explique la vidéaste. 

La disparition d'une partie de l'Histoire ?

Mais là où le sujet questionne, ce n'est pas directement pour l'argent que vont gagner les créateurs de contenus à la fin du mois, mais plutôt la censure historique. Car la plateforme est aujourd'hui très largement utilisée par des élèves et étudiants lors de révisions, voire par des professeurs eux-même lors de cours. 

Sauf que si certains contenus ne permettent plus aux vidéastes de récolter des revenus, ils ne seront plus traités, et disparaîtront purement et simplement de Youtube. «C'est un problème car cette plateforme a un impact très important sur la formation d'enfants et d'adultes», explique Alberto Romele, philosophe et spécialiste des questions du numérique.

Vers une meilleure gestion ?  

C'est la première fois qu'une société privée peut décider de l'histoire qui mérite d'être raconté aux enfants, élèves et étudiants. Pour le philosophe, il faudrait donc «que l'État sollicite les plateformes et incite la production de contenu de vulgarisation en repensant le modèle». Pour lui, la censure d'images ou de sujets n'est pas la solution pour éviter les conspirations ou les radicalisations sur internet : «il faut plutôt mieux éduquer à la consommation sur internet, pour que les utilisateurs repèrent d'eux-même les contenus problématiques, afin d'éviter les dérives potentielles».

Julien Aubrée, qui fait partie de la chaîne Mamytwink, explique cependant qu'il a été contacté par Youtube pour trouver des solutions. «Grâce au coup de gueule que nous avons passé, nous avons été contacté par la plateforme pour la première fois en neuf ans. Une réunion pour faire remonter la situation doit avoir lieu très bientôt», affirme-t-il. Contacté par CNEWS afin d'en savoir plus sur les volontés d'améliorations de son système, Youtube France n'a cependant pas donné suite. Comme c'est donc son habitude, la plateforme reste très opaque quand à son fonctionnement interne et la gestion des contenus.

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