Le foot n’est pas "Charlie", par Pierre Ménès

Pierre Ménès. [A MEUNIER / ICON SPORT / POUR DIRECTMATIN]

Depuis une semaine, la France a vécu des événements dramatiques, qui ont au moins eu le mérite de la rassembler. Ils étaient des millions à se réunir, dimanche, place de la République à Paris, mais aussi dans les grandes villes, à travers toute la France, à dénoncer la barbarie et une attaque sans précédent contre la liberté d’expression.

 

A sa manière, le football y a aussi participé. Dans l’émotion pour certains, le recueillement pour d’autres, la passion du jeu et du métier. Au fond, chaque position est respectable. Et appréciable. Mais être «Charlie», ce n’est pas seulement enfiler un tee-shirt à l’échauffement, prendre une tête de circonstance et s’ériger en apôtre de la liberté d’expression. C’est surtout appliquer tous ces beaux principes à soi-même.

 

Le milieu du foot manque de recul

Le football français ne sait pas (encore) le faire. Les années passent, les saisons s’égrènent et le niveau baisse, inexorablement. On sait pourquoi. Ecrasée par les règlements, les contraintes, les impôts, la Ligue 1 fait de son mieux. Ou pense le faire. Mais il y a aussi des choses importantes qui ne coûtent rien. Avoir du recul sur soi-même, un minimum d’ouverture d’esprit, et de l’humour. Ça fait une semaine que la France s’est mise debout pour défendre le droit de rire et de la liberté d’expression. Mais pas dans le foot. Vous plaisantez ou quoi ? Le foot, c’est sérieux. Il faut être bien en place, se réjouir de ne pas avoir encaissé de but, sans jamais regretter de ne pas en avoir marqué un. Et surtout, surtout, on n’accepte aucune remarque.

La «passe d’arme» qui m’a opposé à Willy Sagnol (l’entraîneur des Girondins de Bordeaux), dimanche soir, sans avoir la moindre importance, est tellement symbolique. Après un nul blanc contre Monaco, en clôture de la 20e journée de championnat (0-0), au terme d’un match parfaitement sinistre, l’entraîneur des Girondins a peu goûté, c’est le moins que l’on puisse dire, l’expression de mon ennui. Parce que dans le monde idyllique de notre chère L1, tous les matchs sont intéressants, sérieux et tactiquement maîtrisés. Tout ça veut dire qu’on s’emmerde sec.

 

Un droit à l’ennui que je revendique

Mais chut, il ne faut pas le dire. Du coup, Sagnol a envoyé l’argument massue : les gens assis sur une chaise ne peuvent pas comprendre. Ben non, vous pensez, on est trop cons et pas assez compétents pour s’endormir devant un non-match. Et puis, parmi les gens qui sont assis sur une chaise, il n’y a pas que les méchants consultants.

Il y a aussi les partenaires, les spectateurs, les abonnés de chaînes à péage, auxquelles on réclame chaque fois plus d’argent pour toujours moins de spectacle. Ce droit à l’ennui, je le revendique. Et si mon boulot consistait uniquement à analyser les résultats, il y a longtemps que je ferais de la poterie.

Quand l’Olympique de Marseille ou Lille obtiennent leurs billets en Ligue des champions en montrant un jeu sordide, je ne peux pas m’enthousiasmer. Et dire qu’on s’ennuie en regardant un match de foot, c’est tout de même la base d’une forme de liberté d’expression.

 

Attitudes déplacées et événements gênants

Durant le même week-end, on a également vu des joueurs refuser de porter le tee-shirt en hommage au massacre de Charlie Hebdo (comme par exemple le Montpelliérain Abdelhamid el-Kaoutari, le Toulousain Ali Ahamada ou encore certains joueurs de Valenciennes en Ligue 2). C’est aussi leur droit. C’est bien aussi d’expliquer pourquoi ce choix.

Il y a eu la banderole anti-Qataris parfaitement déplacée déployée à Bastia au beau milieu d’un week-end de recueillement. Puis l’interruption du match (pendant une quinzaine de minutes) entre le Saint-Etienne et le Paris Saint-Germain, cette semaine en quarts de finale de la Coupe de la Ligue (victoire des Parisiens, 0-1), parce qu’une partie du public n’avait pas vu que le but de Zlatan Ibrahimovic de la poitrine était bien valable.

Bref, le football est «Charlie», mais pas chez lui. Pour prendre des têtes de circonstance, là, il y a du monde. Mais en revanche, lorsqu’il faut adopter une attitude franche et souriante, c’est déjà beaucoup plus compliqué de trouver quelqu’un.

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