Ma lettre à un ami corse, par Pierre Ménès

Pierre Ménès, chroniqueur de Direct Matin. [MERIADECK POUR DIRECT MATIN]

Pierre Ménès est une figure du paysage footballistique français. Ancien reporter à L’Equipe, cette intarissable grande gueule officie aujourd’hui en qualité d’expert pour le Canal football club. Chaque vendredi, il tient sa chronique dans les colonnes de Direct Matin.

«Cher Andréa,

J’ai lu sur les réseaux sociaux que tu n’avais pas apprécié, mais alors pas du tout, mes sorties contre le club de Bastia lors du dernier Canal Football Club diffusé dimanche. Vu qu’on se connaît et que nous sommes copains depuis longtemps, j’ai moi-même été surpris que tu participes, même mollement, à la vendetta à mon sujet, certains m’invitant à aller me faire joyeusement égorger avec les cochons sauvages (ma famille, quoi) dans le maquis.

Rassure-toi, et tes amis par la même occasion, je n’ai pas réservé de vacances dans l’île de Beauté avant l’été 2048. J’essaie d’en rire, mais franchement je me force un peu.

Revenons quand même sur les faits. Un programme d’hommages à la suite des attentats de Paris et de Saint-Denis du triste vendredi 13 novembre a donc été mis sur pied par le club de Bastia pour le derby contre le Gazélec Ajaccio. Un programme où la Marseillaise n’était pas présente. En Corse, beaucoup de voix se sont élevées contre cet «oubli» décidé par crainte que l’hymne national ne soit sifflé par une minorité de spectateurs. Une décision d’une lâcheté choquante, vu le contexte où les particularismes régionaux auraient dû, et ça me semble être un minimum, être mis de côté le temps d’une chanson. Heureusement, le maire de Bastia, Gilles Simeoni, semble avoir une autre conscience et a donc réclamé avec insistance que la Marseillaise soit au programme de recueillement à Furiani. Résultat ? La mairie de Bastia a été taguée dans la nuit. Mais, au bout du compte, la Marseillaise a été jouée avant le coup d’envoi de la rencontre. Je dis bien jouée, mais pas chantée. Ou seulement par quelques personnes, puisque vous êtes si forts pour parler de minorité. 

Bien sûr, l’hommage a été poignant dans son ensemble, l’hymne corse tout aussi bouleversant. Mais là n’est pas le débat. Le résultat, c’est que Furiani a été le seul stade d’Europe où la Marseillaise a failli ne pas retentir. Furiani a été le seul stade d’Europe où l’on s’est demandési la Marseillaise n’allait pas être sifflée. Furiani aété le seul stade de France où la Marseillaise n’a pas été chantée par le public.

On me parle, tu me parles, de particularisme, de l’influence de quelques dizaines de nuisibles, comme cette association, dont je ne n’ai même pas envie de faire la pub en citant son nom, qui a attendu la fin de la Marseillaise pour pénétrer dans l’enceinte du stade. Mais cet argument n’est pas audible dans un contexte aussi lourd, lorsque toute une nation est dans le deuil, le chagrin et la douleur.

Il y a quelques mois, le club de Bastia avait hurlé au scandale parce que Frédéric Thiriez, président de la Ligue de football professionnel, n’avait pas daigné descendre de la tribune du Stade de France pour saluer les joueurs et les dirigeants le soir de la finale de la Coupe de la Ligue contre le PSG. Il n’y a pas une disproportion qui te choque, là ? Depuis dimanche, je suis donc devenu un odieux raciste anti-Corse. Les attentats ? Les victimes assassinées ? Déjà passés par pertes et profits ?

Ce qui me gêne le plus dans cette histoire, c’est que par la faute de quelques énergumènes qui ont, c’est quand même le fin mot de l’histoire, un pouvoir absolument démesuré, la Corse a donné une image très laide d’elle-même à l’ensemble de l’Hexagone, qui n’est pas obligé de connaître les «subtilités» de l’affaire. Mais ce qui me gêne par-dessus tout, c’est le mutisme total de la part des dirigeants du club de Bastia avant et après la rencontre.

Je me doute que cette chronique va me valoir un nouveau flot de haine (oui, oui, je n’exagère même pas). On va «gentiment» me reprocher d’en remettre à nouveau une couche, de ne pas passer à autre chose. Mais ce n’est pas du 14 juillet dont on parle, mais du 13 novembre. Là où toute la France souffre.Toute la France.

Peace et salute, comme on dit chez vous.»

Pierrot

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