50 ans après, France et Algérie n'ont pas cicatrisé leurs blessures

Accords d'Evian Des réfugiés en provenance de Mers-El-Kebir débarquent du porte-avions "La Fayette" à Toulon le 19 juillet 1962.[AFP]

Il y a cinquante ans, le 18 mars 1962, le gouvernement français et le FLN algérien mettaient fin à la guerre d’Algérie avec les accords d'Evian. Mais l’événement ne sera que discrètement fêté, pour ne pas froisser les susceptibilités.Elles se feront plutôt au niveau local, selon le bon vouloir des communes. Et pour cause : le 18 mars n’a pas été retenu par l’Etat français comme journée de commémoration. La date est trop polémique, les massacres s’étant poursuivis après la signature des accords d’Evian. L’Union nationale des combattants (UNC) estime, par exemple, que le 19 mars, date du cessez-le-feu, est «inacceptable». Selon elle, il y a eu «6,5 fois plus de victimes» après qu’avant. La Fédération nationale des anciens combattants en Algérie, Maroc et Tunisie (Fnaca) considère au contraire qu’elle est la seule à avoir un sens historique. Pour ne fâcher personne, Jacques Chirac avait décidé en 2003 d’honorer le 5 décembre les «morts pour la France en Afrique du Nord». La date ne correspond à aucun événement de la guerre d’Algérie. Ce même jour, en 2002, le président avait inauguré un mémorial, quai Branly à Paris, pour les 24 000 militaires «morts pour la France». 

Un «sale» conflit encore difficile à évoquer

Certaines plaies de l’histoire ont du mal à s’estomper. L’historien Guy Pervillé en a fait l’amère expérience. En rédigeant un article sur la fin du conflit algérien pour le site des Archives de France, il n’imaginait pas déclencher une polémique. Le texte, un court récit objectif de faits documentés ailleurs, s’est pourtant retrouvé amputé des trois quarts de son contenu lors sa publication, le 7 janvier. «C’est la première fois de ma carrière que je suis censuré», assure le chercheur. La direction des Archives, pour sa défense, a expliqué avoir voulu éviter «de rentrer dans le détail».

Le constat est partagé par l’historien Gérard Bossuat. Selon lui, la réaction de la société française est «de l’ordre du traumatisme. Globalement, elle a mal vécu la guerre d’Algérie». Le recours à la torture par les soldats français, les massacres qu’ils ont perpétrés, l’abandon à leur sort des harkis (des Algériens qui s’étaient engagés dans l’armée française) et l’exode des Français d’Algérie : autant de faits qui font du conflit une guerre «sale». Le ressentiment serait d’autant plus fort, selon Bossuat, que la guerre a «marqué la fin de l’empire français. Pour certains, il reste l’idée que la France était grande avec ses colonies». Preuve de l’embarras de l’Etat, ces événements n’ont été enseignés dans les lycées français qu’à partir de 1983.

 

Enjeux politiques

La gêne causée par le conflit n’est pas seulement morale, elle est également politique. Le premier tour des élections législatives en Algérie aura lieu le 6 mai. A Alger comme à Paris, on a peu d’intérêt à réveiller de vieilles polémiques en pleine période électorale. Le ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, a d’ailleurs appelé, le 10 janvier, les élus à «la modération» à l’approche des commémorations. Le gouvernement français souhaiterait ainsi s’épargner toute prise de position qui pourrait diviser les électeurs.

En Algérie, le but est d’éviter toute surenchère nationaliste. En janvier 2010, 125 députés algériens avaient déposé une proposition de loi voulant mettre la France en accusation devant un tribunal algérien pour tous les crimes qu’elle aurait commis en Algérie. Le président Abdelaziz Bouteflika avait alors refusé d’y donner suite. Il ne souhaite sans doute pas voir resurgir de telles propositions en pleine campagne électorale. Quitte à étouffer le débat. Pourtant, se désole Guy Pervillé, «il n’y aura pas de réconciliation franco-algérienne sans véritable travail de mémoire». 

 

 

Que s'est-il passé le 18 mars 1962 ?

D’un côté, des membres du gouvernement français, dont le ministre des Affaires algériennes, Louis Joxe. De l’autre, les émissaires du FLN algérien (Front de libération nationale), à commencer par Krim Belkacem. Quand les deux délégations se retrouvent à Evian, en ce matin du 18 mars 1962, cela fait huit ans que la guerre d’Algérie a commencé. Depuis 1954, 400 000 militaires français ont été déployés. 28 500 d’entre eux ont trouvé la mort. 250 000 à 400 000 Algériens ont été tués.

L’accord signé ce jour-là a pour but de mettre fin à cette boucherie. Il prévoit notamment la formation d’un Etat démocratique algérien au terme d’une transition de trois à six mois. L’accord sera approuvé le 8 avril par référendum. 90 % des votants de France métropolitaine l’ont accepté.

En conséquence, un cessez-le-feu devait entrer en vigueur le 19 mars à midi. L’armée française l’a respecté, mais pas l’OAS (un groupuscule français qui luttait pour l’Algérie française). Au contraire, elle a accentué ses attaques contre les forces gouvernementales et le FLN. Ce dernier n’est pas en reste. Les harkis sont visés par des enlèvements et des massacres dès le 18 mars. A partir du 17 avril, le FLN déclenche également une vague d’enlèvements contre la population française. Des charniers de victimes du FLN sont alors découverts. A partir d’avril, la population française d’Algérie commence à fuir le pays en masse. Elle était d’un million de personnes avant la guerre, sur un total de 10 millions.

Le 3 juillet, la France reconnaît l’indépendance de l’Algérie. Mais les tueries se poursuivent. Le 5 juillet a lieu le massacre d’Oran. Cette période d’anarchie prend fin à partir de septembre, avec l’élection d’une Assemblée constituante. Le 26 septembre, Ahmed Ben Bella est investi à la tête du gouvernement. Le massacre pouvait enfin cesser.

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