Affaire Tapie : les langues se délient peu à peu

Le patron d'Orange, Stéphane Richard, le 8 octobre 2009à Bordeaux [JEAN-PIERRE MULLER / AFP/Archives] Le patron d'Orange, Stéphane Richard, le 8 octobre 2009à Bordeaux [JEAN-PIERRE MULLER / AFP/Archives]

Des hauts fonctionnaires ont raconté aux enquêteurs les pressions politiques pour opter contre leur gré en faveur d'un arbitrage dans le litige Bernard Tapie/Crédit Lyonnais, notamment de la part de Stéphane Richard, un proche de Sarkozy, selon des pièces de l'enquête révélées mardi par Le Monde.

"En clair, les affaires Tapie sont remontées en direction de la médiation puis de l'arbitrage chaque fois que M. Sarkozy en a eu le pouvoir", dira au cours de l'enquête Patrick Peugeot, ancien administrateur du Consortium de Réalisation (CDR), l'organisme chargé de solder le passif du Lyonnais.

Patrick Peugeot raconte, devant la brigade financière, avoir été "impressionné par la communauté de vue des personnes chargées de défendre les intérêts de l'Etat", toutes "contre l'arbitrage" et "en faveur du recours en annulation de la sentence" qui devait accorder 403 millions d'euros à Bernard Tapie en 2008.

Alors directeur général de l'Agence des participations de l'Etat (APE), Bruno Bézard a écrit en août 2007 à la ministre de l'Economie Christine Lagarde pour "déconseiller (...) dans la voie d'un arbitrage, qui n'est justifié ni du point de vue de l'Etat, ni du point de vue du CDR, et qui pourrait même être considéré comme une forme de concession inconditionnelle et sans contrepartie faite à la partie adverse".

Directeur général du Lyonnais à l'époque, Christian Duville écrit également au CDR pour lui signifier que sa banque "est fort réservée sur le principe même de l'arbitrage".

Photo prise le 5 octobre 2007 à Paris de l'inspecteur général des Finances Bruno Bezard [Olivier Laban-Mattei / AFP/Archives]
Photo
ci-dessus
Photo prise le 5 octobre 2007 à Paris de l'inspecteur général des Finances Bruno Bezard
 

Mais tous se heurtent à un barrage avec selon eux, un rôle crucial joué par le directeur de cabinet de Christine Lagarde Stéphane Richard, un proche de Nicolas Sarkozy. Entendu le 28 février, M. Bézard lâche: "Depuis le début, nous avions le sentiment qu'un arbitrage irait dans ce sens."

Mme Lagarde "s'est impliquée" dans le dossier

Bernard Scemama, président de l'EPFR (Etablissement public de financement de la restructuration, qui chapeaute le CDR) raconte avoir été convoqué en septembre 2007 à Bercy par Stéphane Richard: "Sa seule instruction était d'aller à l'arbitrage."

Témoignant devant la Cour de Justice de la République (CJR), M. Bézard insiste: Stéphane "Richard a clairement indiqué que la position retenue par les pouvoirs publics était l'arbitrage (...) Il s'agissait sans ambiguïté d'une décision déjà prise et qu'il y avait lieu de mettre en oeuvre".

"Il s'agissait d'un dossier exclusivement suivi par M. Richard", dit Christian Dufour le chef de cabinet de Mme Lagarde entendu le 5 juin par la CJR à qui il confiera avoir croisé Bernard Tapie dans les couloirs de Bercy.

M. Peugeot dénonce les "interventions" de Stéphane Richard qui à l'automne 2007 l'a "soustrait d'une réunion" pour tenter de le "convaincre d'approuver non seulement l'arbitrage mais aussi le contenu du compromis".

Même constat quand il s'agit de décider de contester ou pas la sentence arbitrale dont a bénéficié Bernard Tapie. Selon M. Bézard, "nous avons clairement recommandé de rechercher l'annulation".

La directrice du FMI, Christine Lagarde, photographiée le 14 juin 2013 à Washington [PAUL J. RICHARDS / AFP Photo/Archives]
Photo
ci-dessus
La directrice du FMI, Christine Lagarde, photographiée le 14 juin 2013 à Washington
 

Bernard Scemama raconte un conseil d'administration du CDR le 28 juillet 2008, où doit être prise la décision d'introduire un recours contre la sentence. Il faut une majorité de trois des cinq administrateurs. Deux sont pour le recours. Bernard Scemama, qui hésite, est appelé au téléphone et sort de la réunion: "C'est Stéphane Richard, directeur du cabinet de la ministre que j'ai eu au bout du fil. Il m'a dit que je devais voter contre le recours en annulation."

M. Richard a confié au Monde ne pas avoir souvenir de cette conversation. Lors de sa garde à vue, il a assuré que "c'est Mme Lagarde qui a donné cet accord" à l'arbitrage, insistant sur le fait qu'elle avait "géré et s'(était) impliquée dans le dossier".

M. Richard est l'un des trois mis en examen pour escroquerie en bande organisée dans le dossier. Mme Lagarde a été placée sous le statut intermédiaire de témoin assisté par la CJR. Lors de son audition, elle a expliqué qu'elle n'aurait sans doute pas donné son feu vert si elle avait eu tous les éléments à sa disposition.

Vous aimerez aussi

Enquêteurs de la police française après l'agression à l'arme blanche, dimanche 9 septembre 2018 à Paris. [Zakaria ABDELKAFI / AFP]
Enquête Attaque à l'arme blanche à Paris : l'analyse toxicologique de l'agresseur est négative
solidarité Perpignan : amnésique, une septuagénaire lance un appel à témoins pour enfin savoir qui elle est
Affaire Benalla : les auditions vont reprendre
Enquête Affaire Benalla : les auditions vont reprendre au Sénat

Ailleurs sur le web

Derniers articles