La semaine de Philippe Labro : le bonheur sur l'eau, un océan de tristesse

Philippe Labro, écrivain, cinéaste et journaliste[THOMAS VOLAIRE]

Philippe Labro est écrivain, cinéaste et journaliste. Chaque vendredi, pour Direct Matin, il commente ce qu'il a vu, vécu et observé pendant la semaine. Un bloc-notes subjectif et libre.

 

LUNDI 9 MARS

Elle était formidable, "Flo" – puisque c’est ainsi que l’appelèrent tous les hommes, tous les navigateurs, qu’elle avait subjugués. Elle avait épaté toute la France, en vérité, qui voyait en elle quelque chose de magique et d’admirable. "Petite fiancée de l’Atlantique" ? Un surnom trop facile, et réducteur. Il aurait plutôt fallu dire : "Grande épouse de l’espace."

Car elle avait – cela se lisait sur son beau visage volontaire et lumineux – l’appétit, la soif, l’envie du grand large, de l’océan – ce mot si puissant –, de l’aventure, du défi, le lien quasi charnel avec les vents, les éléments imprévisibles d’une nature dont elle savait, comme tous ses camarades, que si l’on ne peut jamais la dominer ou la dompter, on peut, au moins, pendant un temps indéfini, vivre avec elle.

Il faut considérer avec respect et regret cette vie d’exception, ces exploits, cette première fois (en 1990 quand elle gagne la Route du Rhum) qui surprit le grand public mais n’étonna pas les marins qui avaient reconnu ses "capacités marines immenses" (dixit Bourgnon, vainqueur de deux Route du Rhum) et comment, lorsqu’elle était aux commandes d’un navire, elle faisait preuve de toutes les qualités indispensables pour affronter les mers et les océans : force, audace, énergie, expertise, sang-froid, réactivité, endurance, patience,générosité (qui peut oublier comment elle se dérouta pour tenter de porter secours à Loïc Caradec, en 1986 ?) et surpassement de soi.

Je ne l’ai rencontrée qu’une fois, mais j’en ai conservé un souvenir si vivace que je ne peux m’empêcher, ici, de relire mes notes lorsqu’elle avait accepté de me raconter en détail la nuit du 29 octobre 2011, quand elle chuta en pleine nuit dans la mer en route vers la Corse. Je la revois, déboulant dans mon bureau, avec sa chevelure un peu folle, ses yeux couleur noisette, son sourire auquel je compris vite pourquoi peu d’hommes avaient pu résister, son parler-franc, sans artifice, sa narration méticuleuse de cet événement singulier, dû, selon elle, à "un manque de vigilance".

Elle me raconta : "J’ai voulu faire pipi par le balcon arrière. Une vague désé­quilibre L’Argade II, mon bateau. Je bascule à la renverse et je me dis : “Je suis foutue.” Grand moment de solitude. Je me débarrasse de mes bottes qui prenaient l’eau. Miracle : mon portable étanche est dans ma poche de blouson. J’appuie sur M comme Maman. Je tiens l’appareil en l’air, je le ferai toute la durée, en nageant sur le dos, j’en ai gardé une douleur. “Je suis tombée à l’eau. Je vais mourir.” Maman appelle papa qui appelle mon frère qui appelle le Cross Med, la SNSM – Société nationale des sauveteurs en mer. Ils partent de Macinaggio et me retrouveront trois heures plus tard. Autre miracle : j’avais gardé ma “frontale” (petite lampe retenue par un élastique sur le front). Sa lumière blanche permettra de me récupérer." Récit concret, intelligent, plein de leçons : "Ne pas paniquer – s’en tenir à l’essentiel – je n’ai pas eu le temps de prier. Mais j’ai dit merci, après…"

Elle était formidable, "Flo". Elle m’avait aussi dit : "Mon plus grand luxe, c’est une nuit d’insomnie au milieu d’un milliard d’étoiles, la nuit, sur un pont de bateau." Un livre posthume d’elle sortira la semaine prochaine. Le titre : Cette nuit, la mer est noire. Noir comme le deuil qu’éprouvent ceux qui l’ont admirée, associé à celui des familles des autres victimes de l’absurde tragédie en Argentine. Due à quoi ? "Manque de vigilance", comme eût dit "Flo" ?

 

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