Jeannette Bougrab : "La barbarie est là"

Jeannette Bougrab le 21 mai 2015 [JOEL SAGET / AFP]

Partie plusieurs mois à la rencontre des femmes opprimées du monde entier pour réaliser le documentaire "Interdites d'école", diffusé en décembre 2014 sur Canal+, Jeannette Bougrab tire de cette expérience une réflexion sur la menace intégriste, islamiste en particulier. L'ancienne présidente de la Halde - placée au coeur de la tragédie de Charlie Hebdo après avoir révélé sa relation avec Charb, le rédacteur en chef assassiné le 7 janvier - signe un ouvrage personnel et engagé. Pour elle, il est temps de réagir car la guerre est déjà sur notre sol.

 

Quel est le message principal de votre livre ?

Il se veut un hommage aux femmes victimes de cultures patriarcales, oppressées dans le monde entier, en particulier en terre d’Islam, mais pas exclusivement. Ces femmes ne sont pas soutenues en Occident où les voix musulmanes qu’on voudrait entendre, sont bien trop rares, sinon inaudibles. Paradoxalement, c’est de ces régions que surgit l’espoir, quand des femmes bravent tous les risques – les kidnapping, ventes comme esclaves, les viols, les assassinats  - pour dénoncer ces persécutions ou pour créer des écoles.

 

Est-ce difficile de porter la voix de ces femmes persécutées ?

Plutôt que de rédiger un essai académique, j’ai choisi de raconter leur histoire de manière très incarnée. Mais nous vivons dans un monde qui refuse de voir le réel. J’en veux pour preuve le rapport récent de la représentante du secrétaire générale des Nations Unies sur les exactions les plus monstrueuses de l’Etat islamique sur les femmes ignoré en France.

Quand je raconte le sort réservé aux femmes au Pakistan, au Yémen, en Arabie Saoudite et ailleurs, les réactions sont bien souvent condescendantes et l’on m’accuse de "faire du pathos". Je suis effondrée par le comportement des élites parisiennes. Elles ne semblent pas réaliser que ce qui survient dans ces régions du globe a un impact direct ici, en France. C’est bien depuis le Yémen qu’ont été pilotés les frères Kouachi aboutissant aux événements tragiques du 7 janvier.

 

Vous associez le sort de ces femmes à votre histoire personnelle…

Leur sort me touche car il fait écho à ce que ma propre mère a vécu voici soixante ans. Interdite d’école, elle fut mariée de force à l’âge de 13 ans. Et pourtant elle a réussi à briser le cercle de la violence. C’est elle qui m’a donné cette foi, cette combativité. Aujourd’hui, alors qu’elle se bat contre le cancer, elle pleure toujours de ne pas être allée à l’école. Ce qui me désole, c’est que je ne suis pas certaine que des femmes comme elles puissent encore exister en France.

 

Selon vous, nous sommes en situation de guerre…

On jette un voile de pudeur, mais il faut appeler les choses par leur nom. La guerre est là. Connaissez-vous beaucoup de pays au monde où des jihadistes tuent des enfants juifs dans des écoles comme l’a fait Mohamed Merah en mars 2012 ? Les frères Kouachi sont nés à Paris, Amedy Coulibaly à Juvisy-sur-Orge, Mehdi Nehmouche à Roubaix… Et que dire de cet enfant qui a grandi au Mirail à Toulouse et que l’on a récemment vu participant à l’exécution d’un homme sur une vidéo diffusée par l’Etat Islamique ? Quand la France finira par se réveiller, ce sera un vrai cauchemar. La barbarie est là. Elle n’est plus rouge, elle n’est plus noire : elle est verte.

 

La France semble portant se doter de moyens nouveaux contre le terrorisme ?

L’heure est plutôt à la schizophrénie. Quand on voit les réactions effarouchées déclenchées par le projet de loi sur le renseignement, on le sentiment que le pays fait preuve d’une naïveté confondante. L’adversaire mobilise de véritables professionnels comme en témoigne le piratage récent de TV5 Monde et nous devons mobiliser des moyens adaptés par affronter un conflit de type insurrectionnel qui ressemble par certains aspects à la guerre d’Algérie.

 

Comment expliquez-vous ce que vous présentez comme une forme d’anesthésie ?

Au nom de la hantise de "l’amalgame", on est prêt à tout accepter. Le relativisme culturel omniprésent, l’égoïsme hédoniste et la bien-pensance interdisent toute considération objective sur la situation présente. Je conserve une photo de mes parents prise dans un jardin de Bourges, le jour de leur rencontre, il y a maintenant bien plus de quarante ans. Ma mère porte un tailleur et des talons, mon père un beau costume. Aujourd’hui, Diam’s fait la une de Closer, presque intégralement voilée. Est-il interdit de réfléchir à cette évolution très symbolique ?

 

Pensez-vous que "l’esprit du 11 janvier" a porté des fruits ?

Quand je vois les attaques récentes qui ont ciblé des écrivains et des intellectuels comme Michel Houellebecq, Michel Onfray ou Emmanuel Todd – avec lesquels je peux avoir des désaccords – j’ai le sentiment qu’il reste encore bien du chemin à faire avant que l’on puisse enfin nommer les choses et s’affranchir d’un politiquement correct de plus en plus étouffant. Et on continue par ailleurs à vouloir expliquer le comportement des jihadistes par des enfances malheureuses, comme ce fut le cas pour le frère Kouachi. Cette interprétation m’est insupportable. Ma mère qui n’a connu que la souffrance n’est pas devenue terroriste pour autant !

 

Quel regard portez-vous sur ce qu’est devenu Charlie Hebdo ?

Je regarde avec une certaine tristesse cette équipe qui se déchire face à la manne financière inespérée qui est tombée après la tuerie et j’éprouve beaucoup de peine pour Riss, assez seul face à cette situation. Pour revenir aux attaques dont j’ai été l’objet de la part de plusieurs des membres de la rédaction, j’avoue que je ne pensais pas qu’autant de haine et d’intolérance puisse venir de ce milieu plutôt proche de l’extrême-gauche. Charb le savait car il vivait au milieu et je crois qu’il a cherché à m’en tenir à distance.

 

Quel est le point commun entre Charb et l’officier Hélie Denoix de Saint Marc que vous évoquez avec admiration.

Le commandant de Saint-Marc - qui fut déporté à Buchenwald pendant que Sartre prenait des cafés à Saint-Germain des Prés se concentrant sur un travail intellectuel et faisant comme si la guerre n’existait pas - fut trahi par la République, en Indochine, puis en Algérie. Charb aussi s’est senti trahi lorsqu’il fut taxé de racisme par les élites au point de devoir publier une tribune dans Le Monde. Ces deux hommes se sont battus pour leurs idéaux. L’un a été emprisonné. L’autre a été tué. Il est donc logique que moi-même, fille d’un harki – qui s’est engagé pour la France mais que certains considèrent comme un traître - je me sente proche de leurs engagements.

 

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