La semaine de Philippe Labro : La disparition de Guy, la renaissance de Béart

Philippe Labro, écrivain, cinéaste et journaliste.[THOMAS VOLAIRE]

Philippe Labro est écrivain, cinéaste et journaliste. Chaque vendredi, pour Direct Matin, il commente ce qu'il a vu, vécu et observé pendant la semaine. Un bloc-notes subjectif et libre.

 

MERCREDI 16 SEPTEMBRE

Il ouvrait la porte d’entrée de son invraisemblable maison, à Garches, style Bauhaus, 1930, dont la plupart des pièces étaient encombrées de centaines de caisses d’archives, documents télévisés. N’oublions pas, en effet, qu’il inventa avec son Bienvenue, bien avant Le grand échiquier de Chancel, le format du talk-show avec invités multiculturels. La plupart des émissions actuelles dites de «flux» viennent de là, de Guy Béart. Il vous recevait, assis sur un vieux canapé aux zébrures ocre, fumant cigarette sur cigarette, à la chaîne, des Fine 120, superlongues, au parfum de Virginie. Il avait l’œil bleu céruléen et, dans la voix, cette sorte de poussière qui donnait comme un semblant de mélancolie à ses chansons et qui lui conférait un charme, ce «mystère qu’est le charme», comme l’écrivit Aragon.

Sa disparition m’attriste et me conforte. Elle m’attriste parce que, comme toutes celles et ceux qui ont connu Béart et l’ont suivi pendant des décennies, allant chanter avec lui à l’Olympia ou ailleurs – car il vous entraînait dans ses mélodies et ses paroles : «Qu’on est bien dans les bras», ou «En vertu des grands principes» –, je regrette son humour, son autodérision, la force de sa poésie – les bons poètes sont ceux qui, avec des mots très simples, fabriquent de la magie –, l’intérêt vif et parfois cruel qu’il portait pour l’actualité politique, les injustices, l’intolérance, sa détestation de la violence – qui prend, aujourd’hui, une valeur prémonitoire :

 

«A la guerre ils sont allés,

A la guerre ils sont tombés.

Apprendrons-nous un jour,

Apprendrons-nous jamais ?»

 

Mais cette disparition me conforte dans l’espoir et l’idée que l’on va, enfin, le reconnaître, le saluer, le redécouvrir. Il a trop longtemps traversé une sorte de désert, on ne l’invitait plus nulle part, aucune de ses chansons ne passait sur aucune radio. Mais, avec son départ, il va rejoindre, désormais, le panthéon de nos ACI (auteurs, compositeurs, interprètes), les grands B (Brel, Brassens, Bécaud), et on éprouvera une violente nostalgie pour cet «art» qu’il défendit, chez Pivot, au cours d’Apostrophes devant Serge Gainsbourg, qui se trompait, ce soir-là, en déniant à la chanson son identité artistique. Guy parlait bien de la chanson.

Je relis les phrases prononcées lors d’une longue interview qu’il m’avait accordée, chez lui : «Une chanson doit pouvoir enchanter les enfants, séduire les femmes, et la part de femme qu’il y a en l’homme et la part d’homme qu’il y a chez la femme. Elle doit transmettre un message de contrebande, c’est-à-dire que ceux qui t’écoutent peuvent penser : ”Tiens, il a voulu dire autre chose, mais il nous laisse le soin de deviner.”» Cette rencontre eut lieu en 2010, il y a tout juste cinq ans, un 20 septembre. Dans la maison du poète, je voyais, en permanence, entre ses mains, une vieille Bible datant de 1937. Il me déclara qu’il n’éprouvait une pleine joie qu’en s’adonnant à la relecture de L’Ecclésiaste. J’allais le quitter, l’embrassant et le remerciant pour cet instant privilégié que je venais de vivre, mais aussi pour toutes ses mélodies que j’avais fait chanter à mes enfants («La mer est en bleu entre deux rochers bruns, je l’aurais aimée en orange…»). Il me tendit sa Bible, ouverte sur un passage du Livre souligné au crayon rouge : «J’ai tout vu au cours de ma vraie existence. Tel juste se prend pour la justice même, tel méchant prolonge ses jours par sa méchanceté. Ne sois pas juste à l’excès et ne sois pas sage outre mesure. Pourquoi travailler à ta propre ruine ?»

Adieu Guy, bonjour à ta légende naissante. 

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