La semaine de Philippe Labro : la jeunesse au bistrot, la sagesse au micro

Philippe Labro, écrivain, cinéaste et journaliste[THOMAS VOLAIRE]

Philippe Labro est écrivain, cinéaste et journaliste. Chaque vendredi, pour Direct Matin, il commente ce qu'il a vu, vécu et observé pendant la semaine. Un bloc-notes subjectif et libre.

VENDREDI 13, SAMEDI 14 ET DIMANCHE 15 NOVEMBRE

«Tous au bistrot» – oui, ils y étaient, toutes et tous, dans les nouveaux lieux de la jeunesse d’aujourd’hui. Autrefois, on les retrouvait plus souvent rive gau­che, à Saint-Germain-des-Prés. Mais depuis déjà un long temps, les terrasses, autant que les salles intérieures des bistrots, restos, des 10e et 11e arrondissements de Paris, sont devenus les lieux de rendez-vous de la génération d’aujourd’hui. Ceux qu’on a voulu définir comme la «génération Bataclan» – et pourquoi pas, puisque le Bataclan va devenir un nom symbolique, celui d’une salle de concert (la musique est le plus puissant fédérateur de la jeunesse), pleine de jeunes réunis par le même désir – le même besoin – de suivre les rythmes de leur temps.

La liste pathétique des victimes du massacre de la nuit du 13 novembre, dont les médias ont énuméré les prénoms et visages, en dit beaucoup sur cette «jeunesse» – dont l’âge va de 16 à 45 ans, en général. De Quentin à Elodie, d’Elf à Nohemi (la jolie Californienne qu’on appelait Mimi), de Thomas à Djamila, de Grégory à Fanny, de Nathalie à Hada – combien de promesses éradiquées, amours disparues, vocations et passions qui se sont éteintes, combien d’espoirs, envies, rêves, vies à peine entamées, tant de «Français de tant de souches» (titre du beau livre d’Alain Minc), tant de sang, et tant de larmes, tant de chagrin, pitié, amertume, colère, tant d’horreur !

Nous avons tous, lundi 16, à midi, chacun et chacune sur son lieu de travail, observé une minute de silence. Elle fut plus longue qu’une minute, comme si, pour celles et ceux qui sortaient des ascenseurs et des bureaux pour rejoindre le hall d’entrée où l’on s’était donné rendez-vous, une minute ne suffisait pas et l’on ressentait l’impérieuse nécessité de rester plus longtemps ensemble, conscients de notre chance d’être là, notre tristesse que d’autres n’y soient plus. Ce rite de la minute est indispensable. On l’a ressenti en suivant, mardi 17 au soir, le phénoménal silence des 70 000 spectateurs du stade de Wembley à Londres, transformé en cathédrale laïque du partage et de la solidarité : le vide de tout bruit. Sartre avait dit un jour : «La douleur, c’est le vide.» Nous avons tous éprouvé cette étrange sensation de vide au long du week-end dernier et pendant les trois jours de deuil national.

Quand le cercueil de John Fitzgerald Kennedy arriva à la base d’Andrews en provenance de Dallas, Mary McGrory dit à David Moynihan, un collaborateur de la Maison Blanche : «Nous ne rirons jamais plus.» Moynihan répondit : «On rira encore, Mary, mais on ne sera plus jamais jeunes.» Eh ! bien, il faut refuser cette sorte de fatalisme. La «génération Bataclan» va, je l’espère, je veux y croire, continuer de rire, et garder «entre les mains, cette richesse, la jeunesse.»

VENDREDI 20 NOVEMBRE

Dimanche prochain, 22 novembre, la célèbre émission Le masque et la plume diffusée sur France Inter, va fêter ses 60 ans d’existence. Coup de chapeau à Jérôme Garcin qui l’anime depuis vingt-cinq ans, et qui publie, à cette occasion Nos dimanches soirs, chez Grasset – passionnants souvenirs, construits comme un abécédaire, de A (artisanat) à Z (zeugma), et à Y (qui est donc Yosekuma Terakason ?). Garcin, décidément, aura connu une année 2015 glorieuse, avec son beau livre, Le voyant, couvert de prix et d’éloges, et cet anniversaire. Les critiques et joutes verbales, cela ne doit jamais disparaître. D’une certaine manière, «Le masque» représente bien cette liberté de ton qu’on cultive dans nos bistrots – ce qu’aucun jihadiste ne parviendra à supprimer.

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