La semaine de Philippe Labro : Smith comble un vide, Matisse remplit l'espace

Bob Dylan a délégué Patti Smith pour le représenter lors de la cérémonie de remise du prix Nobel.[Soren Andersson / AFP]

Philippe Labro est écrivain, cinéaste et journaliste. Chaque vendredi, pour Direct Matin, il commente ce qu'il a vu, vécu et observé pendant la semaine. Un bloc-notes subjectif et libre.

SAMEDI 10 DÉCEMBRE

Etonnant événement. Ça se passe à Stockholm, à la Maison des concerts, en présence du roi et de la reine de Suède. Sur scène, devant un parterre d’académiciens en frac et devant un public d’hommes en smoking, robes longues et diadèmes pour les femmes, une célèbre chanteuse, Patti Smith, entonne l’un des plus beaux poèmes chantés de Bob Dylan : A Hard Rain’s A Gonna Fall, que l’on pourrait traduire par : «Une pluie dure va tomber» – dure, comme la guerre, l’horreur, la cruauté des hommes. C’est un texte terrible, une belle mélodie, et Patti Smith, avec ses longs cheveux gris tombant sur les épaules, accompagnée de plusieurs musiciens, livre un moment d’émotion inattendu face à une assemblée aussi empesée, conformiste, traditionnelle.

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Il n’est pas très fréquent que le noble rite de la cérémonie de remise du prix Nobel soit assuré par une artiste rock, et tout ceci au nom du lauréat du prix Nobel de littérature qui n’est, tout simplement, pas présent. Bob Dylan a en effet délégué Patti Smith pour le représenter. Saisie par le trac, l’occasion et la densité du texte, elle finit en larmes, dissimulant son visage et murmurant : «Je suis désolée, je suis si stressée», à quoi les dignitaires et leurs épouses répondent en l’applaudissant à tout rompre. Et tout cela pour qui ? Pour Dylan, le grand absent.

Insolence, distance, peur de paraître, peur d’accepter un prix aussi prestigieux, partage entre la tentation du refus et celle de la provocation ? Toujours est-il que le poète-lauréat n’est pas venu, restant conforme au titre d’un de ses films : I Am Not There – «Je ne suis pas là». Où était-il, alors, ce soir-là ? Comme tous les poètes, il était quelque part dans la poésie, il était «ailleurs». Il faudra vérifier si Dylan poussera son goût de la liberté jusqu’à ne pas chercher les 8 millions de couronnes du prix – soit 823 000 euros. Logiquement, il ne devrait pas. Ce serait indigne d’un poète, non ?

DIMANCHE 11 DÉCEMBRE

Ce ne sont pas des poètes rock, mais des génies de la peinture que l’on peut admirer en plein bois de Boulogne, à Paris, à la Fondation Louis-Vuitton, jusqu’au 20 février 2017. Cent trente chefs-d’œuvre des maîtres impressionnistes, icônes de l’art, postimpressionnistes et modernes sont exposés, qui forment l’ensemble de la collection Chtchoukine, ce mécène russe qui sut acheter, avant qu’ils ne deviennent inabordables, de très nombreux tableaux de Picasso, Gauguin, Monet, Cézanne, du Douanier Rousseau, Van Gogh, en tout, quarante-six artistes.

Il y a foule, même à 21h, pour découvrir que ce marchand de textile, ayant fait fortune, aidé par «l’œil» de son jeune frère Ivan, fit preuve d’intelligence et d’audace (à l’époque, la plupart de ces créateurs étaient à peine connus, tout juste reconnus) pour acquérir une cinquantaine de Picasso et presque autant de Matisse. Chtchoukine eut un véritable coup de foudre pour ce dernier. Au point, disent ses biographes, de se tenir au pied du chevalet de l’artiste et de faire emballer les toiles, à peine sèches, en direction de Moscou. Trente-huit œuvres éblouissantes dansent sous nos yeux, dans un concert de bleu, rose, orange, la révolution «fauve».

Nul besoin de «s’y connaître» en peinture pour être époustouflé par l’éblouissement matissien – si l’on me pardonne cet adjectif –, nul besoin d’être un spécialiste : tout le monde peut regarder, puis comprendre pourquoi au début du XXe siècle, l’art moderne connut son plus grand tournant. Au Salon d’automne de 1910, ce fut un scandale. Aujourd’hui, ils sont tous des maîtres. Le temps est le seul juge de paix.

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