Le nouveau nom du FN «est en contradiction avec une volonté de renouveau», selon la sémiologue Elodie Mielczareck

Marine Le Pen a proposé à ses sympathisants de rebaptiser le Front National en «Rassemblement national». [PHILIPPE HUGUEN / AFP]

A l'occasion du congrès du Front national, ce week-end, à Lille, le parti d'extrême droite a décidé de se rebaptiser «Rassemblement national». Un changement sémantique qui en dit long, selon la sémiologue Elodie Mielczareck, spécialiste de l'analyse du discours politique.

Pourquoi avoir remplacé «Front» par «Rassemblement» ?

La notion de «front» fait partie d'un champ lexical très belliqueux, très guerrier, plutôt inscrit dans le registre de l'opposition, alors qu'avec le terme «rassemblement», il y a l'idée d'être plus «avec» que «contre». Ce qui est surprenant, c'est que la consonance même du mot rassemblement est assez rude : c'est un mot très long, qui commence par un R.

Mais le mot est cohérent par rapport à une dimension plus patriotique, plus militante, moins poétique, moins institutionnel. Cela renvoie au terrain, à la territorialité, à la manifestation populaire... 

Quant à l'idée de «nation», c'était un impondérable. C'est un des mots les plus utilisés par Marine Le Pen dans ses discours, c'est un socle qui était attendu.

Et la fusion des deux mots en «Rassemblement national» ?

L'assemblage des deux termes est étonnant sur plusieurs points. Il est en contradiction avec une volonté de créativité et de renouveau que Marine Le Pen a proclamée aujourd'hui, dans le sens où il renvoie à un imaginaire des années 1940, avec toute une idéologie raciste, et donc passéiste. C'est plutôt curieux quand on sait à quel point Marine Le Pen veut se différencier du passif de son père Jean-Marie.

De plus, quand on regarde la tendance sémantique actuelle des noms de partis, on est plutôt sur des vocables qui ont tendance à désigner, à décrire les militants : les Marcheurs, les Insoumis, les Républicains, les Patriotes...

Justement, pensez-vous que Florian Philippot a devancé le FN en baptisant son propre parti Les Patriotes ?

Absolument. Florian Philippot avait bien compris la tendance sémantique actuelle, et il l'a adoptée le premier. Et puis, Les Patriotes est un nom qui sonne plutôt bien à l'oreille. Or, les mots, au-delà de leur sens, ont une force vibratoire : ils sont lus mais aussi prononcés, et la sonorité compte énormément. Avec Les Patriotes, Florian Philippot innove en désignant les militants d'extrême droite, tout en s'inscrivant dans cette tendance moderne.

Le nom «Les Nationaux» avait été avancé pour des cadres du FN...

C'est un nom qui est régulièrement revenu sur la table des concertations. S'il permet de s'inscrire dans le courant actuel (et même de dépasser le seul nationalisme français pour s'inscrire dans un mouvement européen), le terme est un peu pauvre. Il n'y a aucune dimension inspirationnelle, il n'y a pas de rêve, pas d'imaginaire. Ou en tout cas, un imaginaire très, trop réaliste. Or le propre des discours politiques est d'être utopique, de faire rêver.

Pourquoi ne pas avoir choisi «Les Français», «Les vrais Français» ou «Le Parti de France» ?

Ça aurait été malin. D'autant que, lors de la campagne présidentielle, Marine Le Pen avait régulièrement interpellé ses opposants, Emmanuel Macron en tête, sur le terrain de «Arrêtez de parler des Français, vous ne les connaissez pas» – sous-entendant qu'elle les connaît, elle.

«Rassemblement national» fait référence au «Rassemblement bleu marine» [l'association créée en 2012 par le FN en vue des législatives]...

Elle avait marqué un grand coup à l'époque, en jouant à la fois sur son nom et sur la couleur bleue, associée à la France. Peut-être qu'avec cette nouvelle appellation très générique, très impersonnelle, Marine Le Pen prépare un «après», fait la transition pour proposer ensuite un nom davantage centré autour de sa personne.

Si le nom du FN a changé, pourquoi pas son logo ?

C'est ce qui se passe généralement : quand les marques changent de nom, elles changent de logo pour faire un relifting complet. Or, si le logo frontiste a évolué avec le temps, l'idée de flamme est toujours là. Selon moi, la stratégie de Le Pen est de transformer le parti étape par étape, à la fois pour ne pas froisser les 'anciens' du FN, mais aussi pour séduire les nouveaux électeurs. Marine Le Pen est donc dans une logique d'équilibriste.

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