«Les Français sont stressés par les attentats, pas traumatisés», selon la psychologue Marianne Kédia

«Le fait qu'un attentat frappe une petite ville de l'Aude donne le sentiment que le terrorisme est encore plus imprévisible qu'avant.» «Le fait qu'un attentat frappe une petite ville de l'Aude donne le sentiment que le terrorisme est encore plus imprévisible qu'avant.» [© ERIC CABANIS / AFP]

L'attentat terroriste perpétré la semaine dernière par Redouane Lakdim à Trèbes (Aude) a entraîné une vague d'émotion et de solidarité à travers la France. Décryptage de Marianne Kédia, docteur en psychologie et auteure de Panser les attentats (éd. Robert Laffont, 2016).

Comment expliquer une telle émotion après cet attentat ?

C'est ce qu'on appelle l'effet de la mort kilométrique : plus on proche du lieu d'un attentat ou du milieu social des victimes, plus on se sent concerné. C'est pourquoi l'émotion est apparue plus forte pour les attentats de Bruxelles, par exemple, que pour une attaque perpétrée dans un pays lointain.

Cette attaque confirme le fait que le terrorisme peut frapper n'importe où...

Alors que les attentats précédents ont touché plutôt des grandes villes, cette attaque a eu lieu dans une petite ville de l'Aude, ce qui renforce le côté insécurisant, le fait que l'on se sente menacé quel que soit où l'on vit. Cela donne le sentiment que le terrorisme est encore plus imprévisible qu'avant.

Le terrorisme, qui fonctionne à l'affect, c'est aussi et surtout une affaire de communication.Marianne Kédia

La question est alors : ce sentiment est-il justifié ? Car en cas d'attentat, le sentiment d'insécurité qu'on peut avoir n'est pas toujours réellement corrélé à l'insécurité réelle. Il peut être «créé» par le traitement de l'attentat par les autorités et les médias. Le terrorisme, c'est aussi et surtout une affaire de communication.

Ce qui est différent avec cet attentat, c'est qu'il n'a pas visé de communauté ou de corps de métier en particulier...

Rappelons que les attentats du 13 novembre, c'était aussi un peu ça... Je ne crois pas que les terroristes, surtout loups solitaires, visent toujours des cibles en particulier, symboliques, pensées pour avoir un maximum d'écho. Ils frappent ce qu'ils peuvent.

Aussi – et c'est mon regard de psychologue –, il y avait en Europe davantage de victimes d'attentats dans les années 1970 qu'aujourd'hui. Ce n'est que rarement rappelé par la presse. Or, cela participe au sentiment qu'on vit une période extrêmement violente, alors que les statistiques montrent que c'est mieux qu'avant. On corrèle systématiquement, à tort, la gravité du traumatisme psychologique et la gravité en termes de sécurité nationale.

C'est donc une réaction surtout émotionnelle ?

C'est l'arme des terroristes : semer la terreur pour provoquer des réactions émotionnelles, à commencer par la peur. Le terrorisme fonctionne à l'affect. La question, c'est que fait-on de cette émotion et comment se transforme-t-elle sur la durée ? Les études post-attentats révèlent que l'émotion, c'est d'abord un pan de réaction qui va durer quelques semaines, entraînant des adaptations comportementales (les gens prennent moins le métro, par exemple), mais à plus long terme, ce sont les pensées qui vont évoluer – et la répétition des attaques va aggraver ces changements.

Ce qui saute aux yeux, c'est un durcissement de notre capacité d'empathie vis-à-vis la souffrance des autres. Je ne crois pas que cette vague d'attentats nous rendent plus solidaires avec les populations qui vivent dans des pays en guerre, ou avec les migrants qui débarquent en Italie.

Sans la mort du gendarme qui a pris la place d'une otage, l'émotion aurait-elle été si forte et unanime ?

Probablement que le côté héroïque de son geste, et aussi le fait qu'il soit un représentant de l'Etat, ont participé à accentuer l'impact de l'attentat. Mais il faut préciser une chose : on a tendance à tomber dans le discours «les Français sont traumatisés par les attentats». Or, on ne peut parler de traumatisme que pour les victimes directes et leurs proches, pas pour la population d'une manière générale. Il est faux de dire les Français sont traumatisés : les Français sont stressés par les attentats.

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