Francis Kalifat, président du Crif : «Il y a une banalisation de l'antisémitisme»

Francis Kalifat, président du Crif, lors d'un discours prononcé à l'occasion de la cérémonie marquant le 75e anniversaire de la rafle du Vél d'Hiv à Paris, en juillet 2017. Francis Kalifat, président du Crif, lors d'un discours prononcé à l'occasion de la cérémonie marquant le 75e anniversaire de la rafle du Vél d'Hiv à Paris, en juillet 2017.[Kamil Zihnioglu / POOL / AFP]

Les actes antisémites en France ont bondi de 74 % en 2018, a révélé Christophe Castaner ce lundi 11 février. Le ministre de l'Intérieur a fait cette annonce depuis Sainte-Geneviève-des-Bois (Essonne), où un arbre en mémoire d'Ilan Halimi, jeune Juif de 23 ans mortellement blessé en 2006, a été vandalisé.

A l'image de ce qui s'est passé dans cette ville francilienne, les actes antisémites se multiplient depuis quelques jours en France. Pour Francis Kalifat, président du Crif (Conseil représentatif des institutions juives de France), cela s'explique par une libération de la parole anti-juive, au travers notamment des réseaux sociaux.

Quelle est votre réaction à cette hausse des actes antisémites enregistrés en France ?

Ce n'est pas une surprise. Au quotidien, l'antisémitisme se développe de façon inquiétante. Il y a une libération de la parole et de la haine anti-juives dans notre pays. Nous avons vu ces derniers jours un portrait de Simone Veil profané avec des croix gammées, un arbre planté à la mémoire d'Ilan Halimi vandalisé, des tags tout droit sortis des poubelles de l'histoire, écrits en allemand, sur une vitrine d'un restaurant à Paris. Tout cela témoigne de cette banalisation de l'antisémitisme.

Malheureusement, ces chiffres sont en plus incomplets. La vague antisémite qui se déverse sur internet n'est pas prise en compte. Et les statistiques ne comptabilisent que les actes qui ont donné lieu à un dépôt de plainte, alors qu'une grande partie des victimes ne le font pas. Soit car elles ont peur des conséquences, soit car elles considèrent que cela ne sert plus à rien de déposer plainte.

Comment expliquez-vous cette résurgence de l'antisémitisme ?

Il est encouragé par l'anonymat sur les réseaux sociaux, qui sont des vecteurs essentiels de cette haine. Cette dernière se traduit par un passage à l'acte : agressions, inscriptions sur des panneaux et des vitrines, dégradations de biens...

Au-delà, on constate que le conspirationnisme s'enracine dans les mentalités des jeunes générations, à travers internet notamment. Selon une étude réalisée dernièrement par l'Ifop pour la Fondation Jean Jaurès et Conspiracy Watch, 22 % des Français pensent qu'il existe un complot sioniste international. Il y a donc une relation entre complotisme et antisémitisme. 

Y voyez-vous un lien avec le mouvement des gilets jaunes ?

Ce mouvement est parti d'une revendication sociale complètement justifiée. Mais, depuis plusieurs semaines, il s'est réduit et radicalisé. Il a été infiltré par l'extrême-droite et l'extrême-gauche. La violence s'exerce de plus en plus fortement contre les magasins, les forces de l'ordre et les Juifs.

Cette violence et cet antisémitisme s'expriment dans un silence coupable, de la part des porte-paroles des gilets jaunes et des manifestants eux-mêmes. Ils ne dénoncent pas la présence dans leurs rangs de pancartes antisémites, de personnes qui portent des inscriptions antisémites et néo-nazies sur leur gilet. Personne ne leur demande de se taire et de quitter les manifestations.

Comment endiguer ce fléau de l'antisémitisme ?

Il y a plusieurs solutions. A court terme, c'est la sanction et la tolérance zéro. A chaque fois qu'un acte antisémite est commis, il faut que tout soit mis en oeuvre pour retrouver son auteur, afin qu'il soit traduit devant les tribunaux et surtout puni de façon suffisamment forte pour que ce soit dissuasif.

Ensuite, il y a un travail à faire à l'école. On doit reprendre à zéro l'éducation au respect de l'autre, quelle que soit sa couleur ou sa religion. Cet effort produira peut-être des résultats dans une génération, mais on en a besoin.

Il y a une troisième solution, qui part du constat que les différents plans mis en place dans notre pays pour lutter contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT, sont des plans trop généralistes et génériques. Il faudrait revenir à des plans plus ciblés sur chacune des haines, et notamment sur l'antisémitisme, car il ne répond pas aux mêmes ressorts que le racisme, la haine anti-LGBT ou l'islamophobie. Il faut que chacune de ces haines soit abordée individuellement, comme on ne traite pas toutes les maladies avec le même remède.

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