Bénédicte Chéron : «Les militaires sont entraînés pour faire face à des terroristes, pas à leurs concitoyens»

Des soldats de l’Opération Sentinelle devant la Tour Eiffel Des soldats de l’Opération Sentinelle devant la Tour Eiffel. [Ludovic MARIN / AFP]

Avec la nomination d'un nouveau préfet de police à Paris et le renfort des militaires de l'opération Sentinelle à l'occasion de l'acte 19 des gilets jaunes, la démonstration de force du gouvernement se veut imposante.

Cependant, la question se pose de savoir s'il est opportun de faire appel à l'armée dans des situations comme celles-ci. Bénédicte Chéron, historienne et spécialiste des questions de défense, analyse cette annonce.

Est-ce que la place de l’armée est d’être dans les manifestations ?

Non, et d’ailleurs il n’est pas prévu qu’ils soient face aux gilets jaunes samedi. Ils seront chargés de protéger les bâtiments publics, étant donné que les forces de l’ordre seront, elles, au contact des manifestants. Il est vrai cependant que l’annonce du gouvernement concernant les soldats de l’opération Sentinelle était confuse, et qu’il était facile de croire qu’ils allaient faire du maintien de l’ordre. Après, il est possible que des militaires se retrouvent face à des manifestants. C’est déjà arrivé pendant les manifestations pour la loi Travail pendant le quinquennat de François Hollande, mais la rencontre était fortuite. Ils se sont retirés et n’ont pas agi pour faire du maintien de l’ordre.

Est-ce qu’ils sont formés à réagir dans ces situations ?

Ils savent le faire et l’ont déjà fait à l’étranger. Mais ce n’est pas la même chose de le faire sur le terrain à l'extérieur et dans son pays. Même si, avec le début de l’opération Sentinelle, ils sont formés pour intervenir dans la rue sans faire de dommages collatéraux. Cependant, ils sont entraînés pour faire face à des terroristes, pas à leurs concitoyens. Cela ne va pas dans le sens de leur engagement.

Il y a un risque que cette nouvelle mobilisation pèse sur le moral des militaires 

Comment cela va se passer si, malgré tout, ils se retrouvent entourés par des manifestants ? Car ils ont des armes létales.

C’est la question, car l’équipement détermine la mission. Et le militaire a un équipement pour porter un dommage à un ennemi indiqué par l’État. Ils ont des armes létales, et pas de coques ou de bouclier pour se protéger, car cela n’est pas leur mission. On pourrait dire qu’il suffit de les équiper différemment, mais cela voudrait dire qu’on change totalement leur objectif. Ce débat n’est pas juste technique ou secondaire, ce serait une mauvaise interprétation de la fonction de l’armée.

Des rapports ont fait état de la fatigue des soldats de l’opération Sentinelle. Le fait de les mobiliser pour ce genre d’événements ne risque-t-il pas d’augmenter cette fatigue ?

Il est vrai que leur fatigue était très présente jusqu’à fin 2017. Mais après ces rapports, il y a eu des aménagements, des recrutements, et le poids de l’opération a été digéré par l’armée. Cependant, il y a un risque que cette nouvelle mobilisation pèse sur le moral des militaires, car ils ne sont pas ravis d’être appelés samedi. Cela peut donner l’impression que le sens de leur mission n’est pas reconnu, car ils se sont engagés pour protéger les citoyens.

Est-ce que le fait de mobiliser les soldats un samedi d’action des gilets jaunes ne risque pas d’augmenter les tensions ?

Depuis 24 heures, le sujet est traité comme si l’armée allait faire du maintien de l’ordre en raison de l’annonce qui n’était pas claire et parce que le symbole est extrêmement fort. De fait, cela augmente forcément les tensions.

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