Marlène Schiappa : «une brigade anti-discrimination pour alerter»

La secrétaire d'Etat en charge de l'Egalité femmes-hommes lance, lundi 15 avril, une plate-forme de lutte contre les discriminations. [BERTRAND GUAY / AFP]

Accompagnée de Julien Denormandie, ministre de la ville et du Logement, Marlène Schiappa, lance, ce lundi 15 avril, une brigade anti-discrimination (Badi). En charge de ces questions et de l'Egalité entre les femmes et les hommes, la Secrétaire d'Etat explique ce dispositif en répondant aux questions de CNEWS.

À quoi va ressembler cette brigade anti-discrimination (Badi) ?

Un constat, d’abord : en France, les citoyens ont tous le même droit d’accéder à un logement, de postuler à un emploi, de sortir dans un restaurant indifféremment de leur couleur de peau, leur origine, leur genre, leur orientation sexuelle, leur handicap… enfin, en théorie.

Car, dans les faits, de nombreux citoyens sont encore discriminés qui, souvent, ne savent pas comment faire valoir leurs droits concrètement alors que de nombreux dispositifs existent.

Dans ce contexte, pour faire en sorte que le droit commun parvienne jusqu’à toutes ces personnes discriminées, nous avons décidé avec Julien Denormandie de fédérer dans une même plate-forme accessible via Facebook, tous les acteurs de la lutte anti-discriminations, qu’ils soient institutionnels (comme la Dilcrah ou le Défenseur des Droits) ou associatifs comme la Licra, SOS Racisme, SOS Homophobie et bien d’autres encore mais aussi des structures privées qui étudient cette question comme l’Institut Montaigne.

Quelles seront les missions de cette plate-forme ?

La mission première de la Badi est de faire en sorte que tout un chacun, dès lors qu’il est discriminé, puisse accéder simplement à cette plate-forme, via une page Facebook dédiée (facebook.com/labrigadeantidiscrimination) afin d’alerter sur une discrimination rencontrée dans sa vie quotidienne. Une page qui sera activée dès aujourd’hui en direct depuis le siège de Facebook France.

Les autres missions de la Badi consisteront à mettre en place des actions de sensibilisation aux discriminations afin de renforcer la lutte auprès du grand public et d’évaluer les politiques publiques en cours, tout en proposant de nouvelles mesures concrètes.

Une forme de fatalité face à la discrimination s’est installée à mesure des années, contre laquelle le gouvernement lutte activement.

Il y a des gens, dans notre pays, qui ne postulent plus à certains emplois [...] Cette assignation à résidence est révoltante

Il y a des gens, dans notre pays, qui ne postulent plus à certains emplois, renoncent à chercher un logement dans certains endroits, évitent certains lieux de sortie du fait de leur apparence ou de leur origine car ils ont intégré qu’ils y seraient discriminés. Cette assignation à résidence est contraire à l’égalité républicaine, elle est révoltante.

Que se passe-t-il une fois qu’une personne fait un signalement ?

La Badi ne se substitue pas à la justice. Il s’agit avant tout d’offrir à la personne qui alerte sur une discrimination d’avoir un contact et d’être ainsi mise en relation avec la structure la plus à même de l’aider qu’il s’agisse d’une association (la LICRA, Femmes Solidaires, SOS Racisme et d’autres) pour trouver du soutien, du Défenseur des Droits, et suivant le cas, la victime pourra être dirigée vers le commissariat le plus proche pour aller déposer une plainte et déclencher une enquête.

Chaque alerte faite auprès de la plate-forme permet en outre à l’Etat d’établir un recensement des endroits qui discriminent le plus en France et d’apporter des correctifs immédiats dès que c’est avéré car aucune discrimination n’est justifiable : discriminer, c’est un délit.

Facebook a été épinglé pour des manquements à la protection des données. Ne craignez-vous pas que cela freine certaines personnes à se signaler ?

Non car on peut utiliser un pseudonyme, et un utilisateur peut alerter de façon anonyme pour un tiers.

Par ailleurs, notre but est vraiment de créer un mécanisme simple et intelligible, accessible au plus grand nombre, notamment aux plus jeunes.

C’est une demande qui émane d’ailleurs du Grand débat national de la part de personnes qui, souvent, ne savent pas comment faire valoir leurs droits.

Il fallait donc créer une porte d’entrée unique pour pouvoir aller jusqu’à eux. Un outil d’apparence moins «institutionnelle » axé sur un mode de communication que tout le monde connaît.

De quels moyens cette brigade va-t-elle disposer ?

Outre les acteurs de terrain, comme les associations qui sont déjà financées par l’Etat via la DILCRAH qui, sous mon autorité, finance plus de 600 actions contre le racisme, des moyens matériels et humains ont été mobilisés.

J’ajoute que la version de la Badi sera d’abord une version bêta test. Elle sera donc amenée constamment à évoluer et à s’améliorer.

A la rentrée, nous ferons un premier bilan avec tous les partenaires et apporterons des correctifs, et s’il s’avère qu’il faut encore davantage de moyens, nous ferons le nécessaire.  

En cas de discrimination avérée, les noms de leurs auteurs seront-ils rendus public ?

Oui, nous appliquerons le «Name and shame», soit le fait de publier le nom des entreprises sanctionnées.

Vous savez, on ne peut pas dire aux jeunes «travaillez bien à l’école et vous pourrez faire tout ce que vous voudrez dans la vie quand vous aurez un diplôme» s’ils voient leurs parents et leurs grands frères et sœurs se prendre des murs à cause du racisme.

C’est aussi le droit des consommateurs de faire leurs choix de marques ou d’enseignes en connaissance de cause.

Nous allons par ailleurs commencer prochainement, dans le cadre d’une opération de testing d’une ampleur inédite lancée dans le secteur de l’emploi.

Conformément à la volonté du président de la République, tous les processus de recrutement des entreprises du SBF 120, les 120 plus grosses entreprises de France, sont en effet testées avec le ministère du travail dans le cadre de la lutte contre la discrimination.

Les premiers résultats sont attendus très prochainement et dès lors qu’une entreprise sera condamnée pour discrimination, cette information sera connue de tous.

Ne craignez-vous pas de jeter une forme de suspicion généralisée sur l’ensemble des entreprises ?

Non, je pense que la vraie suspicion se trouve dans le fossé énorme qui sépare le droit formel du droit réel, entre l’égalité parfaite prévue dans la loi, et les réalités du terrain où ce droit ne s’applique pas pour un certain nombre de citoyens. Il y a une trentaine de critères de discriminations, la grossophobie ou le validisme en font aussi partie.

Le sens de notre combat est donc de remettre en adéquation le discours républicain et le quotidien de toutes les personnes qui vivent en France.

Il est insupportable, pour les personnes discriminées, que l'on prétende que ces discriminations n'existent pas

Il est d’ailleurs, je pense, insupportable, pour les personnes discriminées, que l’on prétende que ces discriminations n’existent pas ou qu’elles sont marginales alors qu’elles sont encore très grandes dans notre pays.

Vous êtes une femme politique de premier plan. Subissez-vous encore des discriminations aujourd’hui ?

Aujourd’hui, je suis moins discriminée en tant que femme, parce que j’occupe un poste de pouvoir et j’ai accès aux médias. J’ai donc les moyens de mettre en place un certain rapport de force.

Mais, pour autant, je veux que ce rapport de force soit également à la portée de l’ensemble des citoyens.

C’est tout le sens de notre action, notamment par la Badi et les opérations de testing. Il faut que les auteurs de discriminations aient vraiment peur de la sanction.

J’ai par ailleurs été fortement sensibilisée à ces questions. J’ai grandi dans une cité d’un quartier populaire sur le périphérique puis je suis allée ensuite au lycée dans le 16ème arrondissement et j’ai observé dès le plus jeune âge qu’en fonction de leur code postal, de leur prénom, de leur nom ou de leur couleur, les gens ne sont pas perçus de la même façon.

Je vis également dans une famille très métissée. Ma belle-mère est Kabyle, mon mari vient des quartiers Nord de Marseille, mes proches viennent d’horizons et de pays différents.

Je sais à quel point la discrimination peut traverser la société et les générations. J’ai travaillé sur ces questions au Bondy Blog dans ma jeunesse, puis plusieurs années comme élue locale chargée de l’égalité et la lutte contre les discriminations au Mans (Sarthe) avant d’être nommée au gouvernement.

La mise en place de statistiques ethniques pourrait-elle aider à lutter contre les discriminations ?

Je n’ai pas d’avis tranché sur la question. Mal utilisées, les statistiques ethniques peuvent mener au pire. Le fichage des gens en fonction de leur origine ethnique n’est dans ce cas pas acceptable.

Néanmoins, je m’interroge quant à la manière de rendre mieux visibles les discriminations et la Badi peut répondre à cette demande forte, ce besoin de savoir que dans notre pays, certains endroits, de facto, sont fréquentés exclusivement par des personnes blanches, valides, venant de tel beau quartier, avec tel nom de famille sur leur arbre généalogique. Il faut nommer les choses pour les faire changer.

L’une des premières causes de discrimination à l’embauche est l’âge. Or la question d’un relèvement de l’âge de départ à la retraite refait surface. N’y a-t-il pas là une forme de contradiction ?

Jean-Paul Delevoye mène une concertation avec les organisations syndicales et patronales, et dans ce cadre il a rappelé que ces échanges se fondent sur un maintien de l’âge minimal de la retraite à 62 ans. 

Mais l’âge, dans le monde du travail, est en tout cas une réelle forme de discrimination.

J’ai à cet égard lancé une mission du Haut conseil à l’Égalité sur l’emploi des femmes seniors car les femmes de plus de 50 ans sont particulièrement discriminées.

Elles deviennent invisibles alors que bien souvent elles constituent des talents. Il faut donc repérer ces femmes et les valoriser via le «late blooming».

Les premiers résultats de cette mission seront disponibles dans les prochains mois et il faut que les employeurs intègrent le fait que les salariés ne sont pas uniquement des potentiels entre 25 et 50 ans, mais après aussi.

L’expérience, voire la sagesse acquise avec les années, sont des atouts dans une équipe. C’est la mixité qui fait la performance.

À suivre aussi

Ailleurs sur le web

Derniers articles