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Joël Deumier (SOS homophobie) : «la peur doit changer de camp»

Alors qu'une étude Ifop a révélé, lundi 13 mai, que les actes de violence physique à l'encontre des personnes LGBT ont augmenté de 5 % en un an, Joël Deumier, co-président de l'association SOS homophobie, qui doit elle-même présenter son propre rapport ce mardi, veut plus que jamais alerter et sensibiliser l'opinion publique. Entretien.

Comment expliquez-vous cette hausse significative des agressions physiques LGBTphobes ?

Cette hausse est révélatrice du fait que l'homophobie est toujours très ancrée dans la société française, qu'elle persiste, et qu'elle s'aggrave. Malgré un meilleur accès aux droits, avec le mariage pour tous notamment, ces violences ne sont donc pas derrière nous, bien au contraire.

Au-delà des insultes, l'homophobie est donc de plus en plus violente et se manifeste par des coups. Cela est extrêmement préoccupant. 

Pour ma part, je vois deux explications principales : il y a d'abord la présence massive de LGBTphobie sur Internet et plus particulièrement sur les réseaux sociaux, lesquels constituent une véritable caisse de résonnance à cette haine.

Cet espace d'expression n'étant pas suffisamment modéré, les agresseurs se sentent d'autant plus légitimes a exprimer leur haine dans la vraie vie, et les agressions physiques en sont l'expression la plus violente.

En d'autres termes, la banalisation de l'homophobie sur les réseaux donne lieu, selon moi, à des violences avec de vraies conséquences.   

Ensuite, la diffusion de discours homophobes dans l'espace public et médiatique, notamment de la part d'hommes politiques comme Laurent Wauquiez, qui, par exemple, n'a pas hésité à comparer les enfants issus de la PMA à des bébés OGM, nourrissent aussi les violences homophobes.

Près de sept personnes LGBT sur dix (68 %) déclarent adopter au quotidien des «stratégies d'invisibilité», comme éviter de s'embrasser en public ou de se tenir par la main, pour éviter les agressions. Est-ce à dire qu'aujourd'hui, en France, vivre «comme tout le monde», pour les LGBT, c'est forcément se mettre en danger ?

D'une façon générale, oui, l'espace public reste un espace qui, pour ces personnes plus que d'autres, peut donner lieu à des moqueries, des violences physiques ou verbales et des agressions violentes.

Quand on est un couple de même sexe, on réfléchit donc à deux fois avant de se tenir la main, de s'embrasser ou d'exprimer un quelconque geste d'affection, par peur d'un mauvais regard qui pourrait vite dégénérer en violence.

En tant qu'homosexuel(lle) on ne peut donc toujours pas effectivement vivre, circuler ou simplement aimer librement tel qu'on est. 

Du fait de leur orientation sexuelle, les victimes indiquent également éviter certains quartiers. En tant qu'acteur de terrain, avez-vous établi une cartographie de ces territoires ?

De par les remontées de témoignages de victimes, via notre ligne d'écoute (01.48.06.42.41, ndlr), nous constatons, finalement, que l'homophobie est malheureusement présente sur tout le territoire, dans tous les milieux sociaux et dans tous les secteurs d'activité. 

Concrètement, elle est présente à la fois dans les quartiers populaires, que dans les villes plus privilégiées et, bien sûr, dans les milieux religieux très conservateurs. 

Selon moi, la clé pour comprendre le phénomène n'est pas vraiment l'origine sociale ou géographique, mais ce serait plutôt de s'interroger sur le fait de savoir pourquoi il y a de l'homophobie, et pourquoi elle est aussi généralisée, même si, bien sûr, elle est plus accentuée, dans les milieux à caractère «virilistes».

Ce sont, par exemple, des milieux liés à l'armée, à la police, dans les banlieues... qui sont certes plus propices à l'homophobie, mais, en pratique, ca reste toujours compliqué à faire des schémas sur ces questions-là.

Dans les trois-quarts des cas, l'agresseur est un homme, âgé de moins de 30 ans. Cela vous surprend-t-il ?

Non, et c'est d'ailleurs un constat que SOS homophobie avait déjà fait. Les agresseurs sont souvent masculins, qui agissent seuls ou en groupe.

Après, en partant de ce constat, la question est surtout de savoir comment on arrive à sensibiliser non seulement la société, mais surtout ces agressseurs pour que cela ne se reproduise pas.

Cela passe bien évidemment par l'éducation et la prévention. En ce sens, SOS homophobie, sous agrément de l'Education nationale, intervient beaucoup dans les milieux scolaires pour sensibiliser les élèves de collège et de lycée. Entre 25.000 et 30.000 élèves sont ainsi sensibilisés chaque année.

Et c'est par l'éducation, la prévention et la sensibilisation, dès le plus jeune âge, que nous parviendrons à enrayer les réflexes homophobes.

Dans la majorité des cas (60 %), les victimes sont agressées par des groupes d'individus. Comment l'analysez-vous ?

Il y a un effet «de meute». En clair, la violence a plus tendance à s'exprimer lorsque les auteurs sont en groupe.

Peut-être que si les agresseurs avaient été seuls, ils ne seraient pas passés à l'acte. A plusieurs, la violence entraîne la violence.

Ces actes ont des conséquences terribles et l'enquête a mis en évidence le fait que le suicide est souvent vu comme une solution. Que peut-on faire, collectivement, lorsqu'un proche est victime d'une agression ?

La première chose à faire, selon moi, est d'être le plus présent possible aux côtés des victimes. Une personne qui a été agressée physiquement en raison de son orientation sexuelle ne doit pas rester seule et doit être accompagnée. Il faut en parler. 

A défaut de pouvoir en parler à quelqu'un de sa famille, un jeune doit pouvoir en parler à un adulte, un professeur, par exemple, ou toute autre personne de la communauté éducative. Il est vraiment important que celle-ci soit mobilisée et sensibilisée à ces questions.

La stratégie à avoir consiste donc à éviter l'isolement de la personne, autant que possible : la honte doit changer de camp. Elle ne doit pas être du côté de la victime, qui n'est pas coupable, mais du côté des agresseurs.

L'homophobie peut entraîner de l'isolement, du décrochage scolaire, voir des tentatives de suicide. L'homophobie, en plus de constituer un véritable enjeu de santé publique, tue. 

De l'insulte à l'agression physique violente, encouragez-vous les victimes à porter plainte dans tous les cas ?

Oui. Il ne faut rien laisser passer, ne serait-ce que pour montrer que la loi de la République doit s'appliquer pour tous et partout. Les auteurs sont responsables de leurs actes, lesquels doivent être sanctionnés.

La plainte permet également, le cas échéant, à ce que la victime recoive des réparations, voire des indemnisations, quand elle est victime de violence physique entraînant un préjudice. 

Je rappelle d'ailleurs qu'aujourd'hui l'homophobie est délit pénal.

Les victimes, à l'instar du militant Lyes Alouane qui lui-même, à plusieurs reprises, a été victime d'agressions homophobes à Gennevilliers (Hauts-de-Seine), déplorent pourtant que, souvent, les plaintes ne servent à rien...

C'est vrai et c'est une situation que je déplore aussi. Il faut néanmoins insister et ne pas se décourager.

C'est aussi pourquoi SOS homophobie ne cesse d'interpeller les pouvoirs publics, notamment les ministères de la Justice et de l'Intérieur, pour que tous les moyens soient mis en oeuvre afin que les plaintes soient réellement instruites. 

Il n'y a pas de raison valable pour que les infractions homophobes ne soient pas traitées comme n'importe quelle autre infraction. 

Après la vague d'agressions anti-LGBT de l'automne dernier, un plan de lutte avait été présenté et Christophe Castaner avait annoncé la mise en place d'un «référent LGBT» dans tous les commissariats et groupements de gendarmerie. Avez-vous des retours à ce sujet ?

Non. J'ai demandé des retours chiffrés au ministère qui ne m'en a pas donnés. Dans ce contexte, SOS homophobie considère que la mesure n'a pas été mise en oeuvre et c'est d'ailleurs l'un des points qui sera évoqué ce mardi, lors de la présentation de notre propre rapport sur l'homophobie.

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