Plan pauvreté : «Il y a des contradictions entre le discours et les actes du gouvernement», selon la Fondation Abbé Pierre

Selon Christophe Robert (à gauche), le gouvernement a «l'intention» d'éradiquer la misère, mais les moyens alloués ne suffisent pas. [© PIERRE VERDY / AFP]

Un an jour pour jour après l'annonce du plan anti-pauvreté du gouvernement, les associations dressent un premier bilan peu reluisant, évoquant des «timides avancées» et des «reculs certains».

Le sociologue et délégué général de la Fondation Abbé Pierre, Christophe Robert, fait un état des lieux de la précarité en France, qui touche désormais près de neuf millions de personnes, soit 14% de la population.

Depuis l'annonce du plan à 8,5 milliards d'euros, les moyens mis en œuvre sont-ils à la hauteur des ambitions affichées ?

Il y a une dynamique en matière d'accompagnement vers l'emploi : conventions d'objectifs signées entre l'Etat et les départements, gratuité des petits déjeuners dans les quartiers populaires, facilitation de l'accès aux crèches... En termes de logement aussi, avec le plan «Logement d'abord», destiné à apporter une réponse aux SDF.

Cela dit, les citoyens les plus fragiles ne voient pas la couleur de ces changements. Il n'y a pas de mobilisation politique générale, et les moyens manquent cruellement. Pourtant, l'argent est là : les réformes fiscales d'Emmanuel Macron en faveur des plus riches (suppression ISF, exit tax...) coûtent cinq milliards d'euros par an. Mais parallèlement, il y a eu des coupes essentielles sur les APL (baisse de 5 euros, désindexation des aides...), aides qui bénéficient pourtant aux plus modestes.

Autre problème : le gouvernement ne veut pas augmenter le RSA, ni l'ouvrir aux moins de 25 ans. Et le revenu universel d'activité (RUA), qui va fusionner les minimas sociaux, est au mieux une prestation nouvelle qui ne va pas émerger avant 2023. Jusqu'à cette date, les précaires resteront avec 500 euros par mois.

Quelle est la priorité selon vous ? Le meilleur moyen pour sortir les plus démunis de la précarité ?

L'emploi et le logement, c'est central. Sans logement, vous ne pouvez pas trouver d'emploi, et inversement. Ce plan «Logement d'abord», soutenu depuis deux ans, est intéressant, mais si on diminue parallèlement les APL, à savoir des ressources, cela n'a pas de sens. Il faut aussi sortir des bidonvilles les 16.000 personnes qui y vivent, mais on n'a pas assez de moyens aujourd'hui. La priorité, aujourd'hui, ce sont ceux qui sont très éloignés de l'emploi et du logement – des catégories qui malheureusement ne sont pas dans le viseur de l'exécutif.

Le gouvernement a récemment annoncé la création de 20.000 emplois supplémentaires dans le cadre de l'insertion par l'activité économique (IAE), certes, mais n'oublions pas que c'est ce même gouvernement qui a supprimé plus de 200.000 emplois aidés... En termes quantitatifs, on est donc loin du compte. L'exécutif, dans son discours, veut réinsérer les plus précaires par l'emploi – ce que nous soutenons, car c'est la première condition de la dignité – mais il y a ensuite des contradictions dans les actes.

Emmanuel Macron dit vouloir «éradiquer la grande pauvreté en une génération». L'intention est bonne, mais la question des moyens nous préoccupe. A la fin du quinquennat, la donne n'aura peut-être pas changé, voire aura empiré. Car lorsqu'on redonne, via la fiscalité, beaucoup de pouvoir d'achat aux plus riches ou aux classes moyennes, les catégories les plus démunies, elles, décrochent et les inégalités se creusent.

Dès lors, croyez-vous encore le gouvernement lorsqu'il dit vouloir éradiquer la misère sans s'en donner les moyens ?

Nous ne sommes pas dans la tête de nos décideurs. Je veux les croire sincères lorsqu'ils s'inquiètent de voir des personnes à la rue. La question est : qu'est-ce qui est mis sur la table pour remplir ces objectifs ? Or, il y a des résistances chez de nombreux membres du gouvernement, notamment Bercy. Certains ne comprennent pas que, pour les personnes ayant eu un parcours difficile, la priorité est de leur redonner des conditions de vie dignes, en termes de santé, de logement... La responsabilité de la puissance publique est de protéger ceux qui sont en situation de grande précarité et réintroduire de l'égalité. Et l'argent mis sur la table n'est pas suffisant.

Macron n'est pas le premier à lancer un plan anti-pauvreté : le «zéro SDF» de Jospin, le «plus de SDF dans la rue d’ici 2 ans» de Sarkozy… Comment l’expliquez-vous ?

Ces expressions partent du cœur. Dans un pays riche comme le nôtre, constater que le nombre de SDF a bondi de 50% en une douzaine d'années, ou que le nombre de pauvres a augmenté de 800.000 à 1 million en dix ans, c'est un échec collectif que personne ne peut accepter.

Mais pour résoudre le problème, il ne suffit de mettre en place ces plans, de changer quelques dispositifs et filets de sécurité, de saupoudrer quelques solutions ici et là – quand bien même elles sont bonnes. C'est bel et bien un problème structurel, il faut donc une réflexion de société, un changement de paradigme. S'il est bien sûr nécessaire d'instaurer des mesures d'urgence spécifiques pour les mal-logés, c'est TOUTE la politique du logement qu'il faut repenser. Ne pas l'admettre, comme le fait l'Etat, est une erreur. En faisant, depuis deux ans, des économies d'abord sur le logement, le gouvernement crée d'autres fragilités, qui génèreront d'autres mal-logés. Finalement, vu que tout est lié, le compte n'y sera pas. Il faut donc des politiques beaucoup plus offensives dans la durée.

Que retenez-vous jusqu'ici du quinquennat Macron ?

Il y a une intention, qui tient compte de la réalité du mal-logement et de la pauvreté, une impulsion censée répondre aux problèmes actuels. Mais la politique globale d'Emmanuel Macron ne favorise pas la mise en œuvre de ces objectifs. Résultat, des contradictions et le déni d'une réalité : le fait qu'une fiscalité juste est le meilleur moyen de lutter efficacement contre la précarité et le mal-logement. 

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