La semaine de Philippe Labro : Un goût pour le combat, un appétit pour la vie

Durant toute sa carrière politique, Jacques Chirac s'est distingué par sa force de caractère et son inusable énergie. [AFP ]

Philippe Labro est écrivain, cinéaste et journaliste. Chaque vendredi, pour CNEWS, il commente ce qu'il a vu, vécu et observé pendant la semaine. Un bloc-notes subjectif et libre.

JEUDI 26 SEPTEMBRE

Jacques Chirac est mort à 86 ans. Quand un ancien président de la République s’en va, c’est comme une déflagration, un coup de vent majeur, irrésistible, qui balaie tous les sujets de l’instant et du moment. Les médias, le monde politique, certes, mais, surtout l’opinion publique, les Françaises et les Français, ne vont parler que de cela, et c’est tout à fait normal. Chirac a dominé la scène si longtemps. Son visage, sa voix, son allure, ses gestes, ses mots, ont pénétré l’inconscient collectif d’un pays qui reconnaissait, en lui, un certain type d’homme. Le cavalier.

Ambitieux, actif, une énergie inouïe, une capacité d’aller vers les gens, leur parler, leur sourire, leur serrer la main, une force de proximité, un talent du quotidien, un appétit, le goût du terroir, l’amour de la table, la convivialité, le partage des choses. Fasciné par l’Orient, le sumo, les arts premiers – ce qu’il tentait d’ailleurs de dissimuler pour ne pas passer pour un «intello» –, homme complexe malgré sa volonté de paraître simple, il était aussi un véritable animal politique.

Dans ce domaine, qui fut sa passion, ce gaulliste et pompidolien a été caricaturé, combattu, haï. On lui a prêté un comportement de «tueur» – celui qui fait tomber les rivaux. Mais il a, grâce à son instinct et sa science de la politique, exercé le pouvoir suprême durant 11 ans, 11 mois et 29 jours. Que vont retenir les politologues ? Sa position très tôt sur l’environnement – «notre maison brûle». Son discours du Vel d’Hiv. Son refus de toute connivence avec l’extrême droite. Aussi, et surtout, sa clairvoyante certitude que Bush Jr. commettait la pire des erreurs en s’embarquant dans l’invasion de l’Irak pour cause «d’armes de destruction massive» qui n’existaient pas. Il a envoyé Villepin à l’ONU pour marteler ce refus, faire connaître au monde que la France sait dire «non».

Tout cela va être répété, multiplié par la force des archives télévisées qui feront leur œuvre. Aussi bien, il me vient l’envie d’évoquer ce que j’ai pu comprendre de lui, à quelques reprises, alors que je dirigeais les programmes de RTL. Il arrivait dans la rue Bayard, à Paris, déployant cette énergie et cette façon d’occuper l’espace, serrant toutes les mains, du gardien de l’immeuble aux techniciens du studio, me confiant son désaccord sur une chronique matinale, mais affichant une sorte de sérénité, comme si cela n’était qu’anecdotique. «Je ne vous en veux pas, vous faites votre métier.»

Nous avions eu aussi une longue conversation lorsque je préparais un article consacré à son si proche secrétaire général, Dominique de Villepin. Les adjectifs étaient choisis. Il parlait clair. Assis, ses longues jambes croisées, son grand corps penché en avant, il appréciait le contact, ne donnant aucune sensation d’être pressé – lui qu’on ne cessait d’identifier comme un bolide –, souhaitant parler des hommes qu’il respectait, faisant l’impasse sur ses adversaires.

Un matin, très tôt, alors qu’il faisait une campagne difficile contre Edouard Balladur qui le devançait dans les sondages, provisoirement, pour la course à l’Elysée, je l’avais accueilli sur le perron de RTL. Le temps était humide et glauque. Il n’était accompagné que de sa fille, Claude. Il portait un modeste blouson de cuir noir et m’avait paru isolé, inquiet, fragile. «Personne ne me reçoit ainsi, me dit-il, par un temps aussi pourri, je vous en suis reconnaissant.» Or, il allait battre Balladur et allait être élu président – formidable renversement électoral –, et il allait régner très, très longtemps. Eh bien, plus tard, dans le faste et l’apparat de l’Elysée, il m’a confié qu’il n’avait rien oublié de ces quelques minutes matinales en 1995. Car il avait une mémoire singulière.

Le mot qui revient souvent, à l’annonce de sa mort : «Sympathique.» Je préfère : «Combattant.»

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