Débat sur l'immigration: «Les associations ont été écartées du processus», selon Amnesty International

Un message signé Amnesty International est projeté sur la façade de l'Assemblée nationale, le 18 juin 2018, à Paris. [© GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP]

Alors que le Premier ministre doit annoncer ce mercredi vingt mesures réformant la politique migratoire française, les associations s'inquiètent de voir le sujet instrumentalisé et dévoyé. Dont Lola Schulmann, chargée de plaidoyer à Amnesty International sur les questions de réfugiés et de migrants.

[Interview réalisée le 6 octobre, à la veille du débat parlementaire sur l'immigration]

Selon vous, à quoi ce débat parlementaire sur l’immigration va-t-il servir?

Pour Amnesty International, délibérer de ce sujet est une bonne idée. En revanche, nous sommes inquiets de la manière dont se déroule ce débat: d’une part il n’y a pas de cadre donné à ces discussions, de rapport qui nous a été remis en amont, pas de ligne politique clairement définie ; d’autre part la société civile est exclue du processus de discussion. Les associations n’ont pas été sollicitées, leurs demandes de rendez-vous sont restées lettres mortes, alors même que ce sont elles qui sont au plus près des personnes migrantes et réfugiées aujourd’hui, qui produisent des études de terrain détaillées... Pour nous, les conditions ne sont donc pas réunies pour que ce débat se déroule au mieux.

Pensez-vous que les jeux sont déjà faits? Que les éventuelles nouvelles mesures en matière d’immigration ont déjà été décidées en amont du débat?

Encore une fois, on ne sait pas car nous n’y sommes pas associés. L’exécutif envisage-t-il de modifier une politique migratoire qui vient tout juste d’être modifiée par la loi asile et immigration en septembre 2018? Une loi qui, je le rappelle, avait été fustigée par l’ensemble du monde associatif. Ce qui nous inquiète, c’est de voir que la question de l’immigration arrive soudainement sur la table, et sans même qu’il n’y ait eu aucun grand fait d’actualité sur le sujet ces derniers mois.

Ces polémiques sur l’immigration (aide médicale d’Etat, droit d’asile…) lancées par la majorité depuis la rentrée n’ont-ils qu’une visée électoraliste, avec la montée du RN et la perspective des municipales, ou sont-elles de vrais sujets à débat?

L’instrumentalisation du sujet immigration est un véritable fléau. Il faut bien comprendre que la polémique sur l’aide médicale d’Etat, par exemple, n’est pas un débat que l’on voit sur le terrain. Les seuls débats que l’on voit concernent l’accès aux droits fondamentaux, à la santé, au logement… Un accès qui n’est aujourd’hui pas respecté pour les migrants et les réfugiés. Chaque jour, les droits de ces derniers sont bafoués aux frontières intérieures françaises : le refoulement est quasi-systématique, les mineurs ne sont pas pris en charge, la procédure d’asile est presque impossible d’accès.

Comment définir la politique migratoire actuelle de la France? Quels mots incarnent le mieux la politique d’Emmanuel Macron en la matière?

Il y a une restriction dans l’ensemble des domaines, dont une restriction de l’accès aux droits des personnes migrantes et réfugiées, à commencer par le droit d’asile, garanti par la Constitution et la Convention de Genève.

Peut-on parler aujourd’hui de «crise» des migrants?

Nous invitons aujourd’hui les députés à recontextualiser la question, car lorsqu’on regarde les chiffres actuels, la France n’est, en proportion, que le onzième pays d’accueil des demandeurs d’asile au sein de l’UE. Donc, il n’y a aucune crise en France concernant le nombre d’arrivées sur le territoire. Si crise il y a, c’est une crise d’accueil des migrants et une crise liée aux morts en mer Méditerranée. Mettre en avant ce terme, dans le seul objectif de nous faire peur, est dangereux.

Quel rôle a l’Europe ? Est-elle trop faible pour agir?

La question de l’asile se joue au niveau de l’UE, qui continue aujourd’hui de bloquer les discussions sur la réforme du règlement Dublin [concernant la répartition de réfugiés]. Il y a des inégalités criantes entre les Etats membres sur la prise en charge des demandeurs d’asile. Cet enjeu européen ne doit être guidé, selon nous, que par la question de la solidarité et le respect des droits.

A ceux qui jugent sa politique migratoire « dure », Emmanuel Macron répond de la comparer à celles des autres pays de l’UE. Qu’en pensez-vous?

La réalité est autre. Nous avons sorti un rapport sur la situation à Calais il y a quelques mois, et notamment sur le harcèlement des réfugiés par des forces de l’ordre. En fait, nous demandons tout simplement à ce que la France respecte le droit sur le territoire national.

Que répondez-vous à ceux qui vous taxent d’«angélisme»?

Nous, on se situe du côté du droit. Ce n’est pas une question de «pro» ou «anti» migrants, qui est une vision dangereuse. Le débat sur l’immigration doit être fondé sur la question des droits : droit d’asile, protection des mineurs, respect de la vie familiale, accès à la santé… Avec une seule question en filigrane : comment faire en sorte que ces droits soient respectés aujourd’hui sur le territoire ?

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