En 1989, les «foulards de Creil», première polémique sur le voile islamique

Leïla (à gauche) et Fatima Achaboun entourent leur père, le 9 octobre 1989, jour où un accord est trouvé avec leur collège pour qu’elles retirent leur voile en entrant en classe.[LEIMDORFER / AFP]

Leïla, Fatima et Samira. Les prénoms de ces trois jeunes filles, de religion musulmane, ont été au cœur de la première polémique concernant le port du voile en France. C’était à l’automne 1989, dans un collège de l’Oise, à Creil.

L’affaire des «foulards de Creil», comme elle sera baptisée, s’était enclenchée après leur refus d’enlever leur voile en classe. Le principal du collège Gabriel-Havez avait décidé alors d’exclure les trois adolescentes, estimant que l’objet est un symbole religieux dont la place n’est pas dans un établissement scolaire.

Les élèves n’étaient pas définitivement exclues du collège, et y retournaient le 9 octobre. Un accord entre leurs parents et l’établissement les autorisait à porter leur foulard dès la sortie des cours, mais pas dans les salles. Elles devaient également cesser «tout prosélytisme religieux à l’intérieur du collège et mettre un frein à leur comportement agressif, notamment à l’encontre des élèves musulmans moins stricts qu’elles dans l’application coranique», détaille Le Figaro. Dans un article datant du même jour, le quotidien relatait alors les paroles des jeunes filles, dans le bureau du directeur de l’établissement : «nous sommes des folles d’Allah, nous n’enlèverons jamais notre foulard, nous le garderons jusqu’à notre mort».

le problème de la laïcité, mais aussi de l'islam

Si la question des trois jeunes filles était réglée du côté de Creil, le sujet avait entre-temps pris une ampleur exceptionnelle. Il faisait la une des journaux, était repris sur les télévisions et devenait le sujet de débat numéro un dans le pays. La question du voile était politique et polémique.

Pour la première fois en France, un débat sociétal éclatait à son propos. Il opposait les partisans de son interdiction à l’école à ceux qui souhaitaient son autorisation. Avec cet affrontement arrivait également la question de la religion musulmane dans le pays. «Avant cette affaire, on ne parlait pas de l’Islam», indiquait l’an dernier le sociologue Farhad Khosrokhavar au Figaro. «A partir de Creil, on se rend compte que le problème religieux, que l’on pensait réglé depuis les années 1960, peut ressurgir et qu’il y a un problème lié à la place des musulmans dans la société française».

SOS Racisme s’engageait d’ailleurs à l’époque parmi les défenseurs du port du voile. Via son porte-parole, Malek Boutih, l’association dénonçait l’utilisation du principe de laïcité pour «malmener (des) convictions personnelles». «En aucun cas, une sanction ne peut être infligée à des élèves en vertu de leur foi», détaillait-il. Dans le camp opposé, on s’insurgeait que la laïcité puisse être aussi facilement remise en cause, en se demandant s’il fallait laisser entrer l’islam à l’école. La question de l’intégration des populations immigrées musulmanes surgissait elle aussi.

«L’affaire de Creil a posé les jalons d’une laïcité plus dure mais aussi développé l’idée que l’islam est en conflit avec cette valeur», analysait ainsi Françoise Gaspard, ancienne maire de Dreux et sociologue, dans Libération en 2017.

une loi en 2004, mais un débat qui ressurgit sans cesse

Sur le plan politique, et au milieu du battage médiatique, Lionel Jospin, alors ministre de l’Education, avait demandé au Conseil d’Etat de trancher. La juridiction avait estimé que tant qu’elle ne constitue pas «un acte de pression, de provocation, de prosélytisme ou de propagande» et qu’elle ne perturbe pas le déroulement des activités, l’expression de ses convictions religieuses ne pouvait pas être interdite à l’école. Une directive avait alors été envoyée aux enseignants : à eux de décider s’ils acceptent ou non les élèves portant le voile.

Il faudra finalement attendre 2004 pour qu’une loi interdise les signes religieux ostensibles, dont le voile fait partie, dans les établissements scolaires (jusqu’au lycée). L’ensemble des fonctionnaires, soumis au devoir de neutralité, ont eux aussi l’interdiction de le porter. Il est en revanche accepté dans l’espace public (rue ou lieux ouverts au public), s’il ne dissimule pas le visage.

Trente ans plus tard, et comme il en a l’habitude, le voile est de retour au centre des débats. Cette fois, ce sont des accompagnatrices scolaires qui en étaient couvertes qui sont au cœur de la polémique. Dans un contexte plus vaste de lutte contre le communautarisme et la radicalisation islamiste, dont certains estiment qu’il en est un symbole, il n’en fallait pas moins pour voir ressurgir les affrontements idéologiques de 1989.

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