La semaine de Philippe Labro : les honneurs de l’auteur, le bonheur des lecteurs

Parmi les écrivains primés cette année, Jean-Paul Dubois s'est particulièrement illustré en remportant le Goncourt. [Alain JOCARD / AFP]

Philippe Labro est écrivain, cinéaste et journaliste. Chaque vendredi, pour CNEWS, il commente ce qu'il a vu, vécu et observé pendant la semaine. Un bloc-notes subjectif et libre.

MERCREDI 6 NOVEMBRE

C’est la semaine des prix littéraires, et donc de l’importance de la vie du livre en France. Je n’ai jamais cessé de l’écrire : nous avons de la chance, au milieu de toutes les vicissitudes actuelles, dans cette espèce de nuage de mécontentement qui flotte au-dessus de nos têtes, avec les agressions scandaleuses à l’encontre de ceux qui servent le pays – pompiers, policiers –, avec cette sensation d’une atmosphère conflictuelle, peu propice à améliorer le moral du pays, eh bien, malgré cela, oui, nous avons de la chance, car il y a les livres. Ils distraient, réconfortent, font travailler notre imaginaire, nous instruisent.

La série de prix décernés cette semaine fait du bien au moral, précisément. Les choix des jurés ont été, pour une fois, unanimement reconnus. Le Goncourt à Jean-Paul Dubois pour son Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon (éd. de l’Olivier) ? Très bien, rien à dire, un vrai romancier. Le Renaudot à Sylvain Tesson pour sa Panthère des neiges (éd. Gallimard) ? Mais, oui, bien sûr, c’est un livre poétique, et Tesson un fascinant personnage ! Le Femina à Sylvain Prudhomme pour Par les routes (éd. Gallimard) ? Parfait ! Je ne l’ai pas encore lu, mais pour qui a, toute sa jeunesse, pratiqué l’auto-stop, la perspective de ce récit m’attire.

En vérité, même si, selon quelques statistiques moroses, le livre est en danger à cause de la prolifération d’offres de distraction, comme les plates-formes de streaming Netflix, Disney+ ou Apple TV+, il demeure, en France, un goût et un appétit de lecture, un attachement au livre.

Je reçois chaque semaine une avalanche d’ouvrages, et je souhaite vous en proposer quelques-uns. Ils ne seront pas gratifiés d’un quelconque «prix littéraire», mais ils le méritent tout autant.

 

Vingt ans de recherches et trois ans de travail éditorial pour aboutir à ce Gainsbook (éd. Seghers). Quelque 445 pages, 250 photos (inédites ou rares) forment cet extraordinaire volume consacré à l’œuvre de Serge Gainsbourg. Il faut tirer son chapeau à ces hommes qui vont perpétuer la mémoire de l’unique artiste que nous appelions Sergio. Les auteurs : Sébastien Merlet, Christophe Geudin, Jérémie Szpirglas, Andy Votel. Ils réussissent tout simplement à faire comprendre le processus de création musicale de l’irremplacé Serge Gainsbourg.

 

Chroniques de l’homme d’avant (éd. Les échappés) de Philippe Lançon. Bonne idée d’avoir choisi soixante textes parus dans Charlie Hebdo entre 2004 et 2015 – c’est-à-dire avant ce jour fatal de janvier 2015 où Lançon échappa à la mort. Il fit, de cette expérience, son Lambeau (éd. Gallimard), un récit en forme de chef-d’œuvre. L’intérêt des chroniques «d’avant», c’est qu’elles révèlent une verve, un regard, une aisance pour décrire les choses et les gens (un incident dans le métro ; un Serbe sans domicile fixe ; des jeunes au parler différent) avec un sens inné de la chute – toute bonne chronique doit avoir une bonne chute. Avant de devenir l’auteur du Lambeau, Lançon était déjà un écrivain. Avant ou après le 7 janvier, il avait déjà un talent fou.

 

Parce que c’était lui, parce que c’était moi (éd. Grasset) de Marie-Laure Delorme. Très originale enquête sur l’amitié en politique. Est-ce possible ? Est-ce durable ? D’Edouard Philippe à François Hollande, de Bernard Cazeneuve à Gérald Darmanin, de François Mitterrand à Nicolas Sarkozy, brillante galerie de portraits, de confidences, d’aphorismes, le tout dédié à Milan Kundera qui disait : «La fidélité à un ami est une vertu.» Marie-Laure Delorme propose elle-même quelques définitions : «L’amitié est une difficulté.» Plus encore : «Il s’agit d’étudier un sentiment pur dans un univers impur.»

Je vous parlerai bientôt d’autres livres, comme ceux de Jean-Marie Rouart ou de Régis Debray. Il faut défendre le livre comme on défend une forêt.

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