Paris : pourquoi le projet de rénovation de la Gare du Nord fait polémique

Le projet de StaioNord devrait voir le jour, d'ici à 2024. Le projet de StaioNord devrait voir le jour, d'ici à 2024. [© SNCF_GARES&CONNEXIONS_CEETRUS_VALODE&PISTRE_ARCHITECTES]

Pourtant validé par les élus parisiens au conseil de Paris en juillet dernier, le projet de rénovation de la gare du Nord n'a jamais convenu –en l'état – à la municipalité parisienne, qui avait dès le départ émis des réserves à ce sujet. Quelles sont-elles ?

«Dès juillet 2019, nous avons tenu un discours extrêmement critique à l'égard du projet», a ainsi fait savoir Jean-Louis Missika, l'adjoint à la mairie de Paris chargé de l'urbanisme, qui assure que bien que «favorable au projet», la municipalité a «immédiatement émis des réserves».

A l'époque, la ville de Paris avait ainsi demandé au porteur du projet – StatioNord – «des modifications en matière d'insertion urbaine, de densité, d'ouverture vers le nord et l'est, de modification de la programmation commerciale, d'augmentation du stationnement vélo, de gestion du chantier, de concertation, de protection du patrimoine».

Autant de «réserves» reprises par des architectes de renom qui s'étaient levés contre le projet dans une tribune publiée par Le Monde ainsi que par deux rapports d'expertise commandés par la mairie de Paris, dévoilés ce lundi 6 janvier. «Il ressort de ces expertises que le projet tel qu'il est envisagé par StatioNord pose des problèmes majeurs [...]», avait ainsi fait savoir la municipalité.

les voyageurs «grandes lignes» favorisés

Selon les experts, les principaux investissements de ce projet de rénovation se concentrent aux niveaux supérieurs de la gare, soit à destination des usagers des grandes lignes TGV, qui représentent seulement «20 % des flux de voyageurs». A titre de comparaison, en heure de pointe, 14.300 voyageurs montent ou descendent des trains dits «grandes lignes», alors qu'ils sont près de 141.500 dans les métros et RER de la gare.

Or, une des raisons avancée pour justifier la nécessité de rénover la gare du Nord est que sa fréquentation pourrait passer de 700.000 voyageurs par jours à 900.000, d'ici à 2030. Soit une augmentation de 30 %. Un chiffre «un peu douteux» selon l'ingénieur, sociologue et économiste Pierre Veltz, qui a participé au rapport d'expertise. Pour lui, les prévisions de croissance ne pouvent «à elle seule justifier l’ampleur de tels travaux».

des flux de voyageurs plus complexes

Grande nouveauté, le projet prévoit d'adopter un fonctionnement dit «aéroportuaire». C'est-à-dire en mettant en place une séparation des départs et des arrivées. Selon les experts, une telle organisation «complexifierait les parcours des voyageurs» avec des risques de congestion importants, notamment au niveau des escalators qui desserviront les trains, et «aurait un impact non sur la circulation dans le quartier».

Selon le rapport des experts ferroviaires du groupe suisse SMA, et son directeur sud-ouest Europe Luigi Stähli, «l'allongement de la durée d’accès aux quais serait de 5,6 min en moyenne» et «pourrait aller jusqu'à 8 minutes». Conclusion ? «Les circulations sont rendues en majorité plus compliquées» par le nouveau projet.

Un centre commercial surdimensionné...

Autre point clivant : la taille du centre commercial. Aujourd'hui, la partie commerciale représente 75.000 m2 et devrait atteindre plus de 136.000 m2, d'ici à 2024. Pour Pierre Veltz, qui propose de réduire fortement l’espace commercial d'environ 10.000 m2, «l'ampleur excessive de cette zone commerciale est le principal problème de ce projet» et pose de «nombreux problèmes de fonctionnement, de lisibilité des flux et des parcours».

Par ailleurs, StatioNord table sur une augmentation de 10 % des flux de «non voyageurs» qui se rendraient gare du Nord uniquement pour accéder au centre commercial. Soit «80.000 personnes supplémentaires par jour». Un vrai problème pour le quartier «qui ne sera pas en mesure d'absorber de tels flux alors que les voyageurs subissent déjà la congestion».

...et fermé sur la ville

De même, tous s'accordent à dire que le centre commercial – et la gare de manière plus générale – sera fermé sur la ville, «faute d'ouverture réelle du bâtiment» au nord et à l'ouest.

Les experts recommandent de «s'en tenir à des commerces du quotidien nécessaires au voyageur, tandis que l'offre commerciale prévue aux deuxième et troisième étages n'apparaît pas comme nécessaire».

une salle de spectacle à abandonner

Quatrième plus grande salle de spectacle de Paris, après Bercy, le Zénith ou le Grand Rex mais devant l'Olympia, cette enceinte de plus de 2.000 places doit voir le jour au coeur de la gare du Nord, d'ici à 2024. Au grand regret des experts, de la municipalité et des riverains qui soulignent que le quartier regorge déjà de nombreuses salles de théâtre ou de concert.

Tous craignent en outre la gestion très «tendue» de la desserte des spectateurs lors des spectacles mais également des livraisons et des déchets de celle-ci, alors que sa présence «n'apparaît pas nécessaire» ou pourrait venir «concurrencer d'autres salles à proximité».

un parc végétalisé à reconfigurer

Jugé «discontinu», ce parc végétalisé de plus de 10.000 m2 va être aménagé sur le toit du nouveau bâtiment de la gare situé à l'ouest de l'édifice, accessible via trois niveaux différents.

Un aménagement «morcelé» qui ne convainc pas à la municipalité, qui estime que ce parc «n'offrira pas d'épaisseur de pleine terre suffisante» et «ne se connectera pas aux trames vertes de la ville».

Un projet qui porte atteinte au patrimoine

C'est sans doute le sujet qui met tout le monde d'accord : plusieurs architectes de renom, dont Jean Nouvel, de nombreuses personnalités politiques et associatives, ainsi que la Commission du Vieux Paris ont ainsi fait part de leur crainte de voir l'architecture de la gare du Nord, et le patrimoine qu'elle représente, être complètement dénaturés par ce nouveau projet.

Tous regrettent en effet «la démolition de la halle construire par l'architecte Jean-Marie Duthilleul [en 2001]», tant en termes de patrimoine que de bilan carbone, alors que celle-ci a été imaginée il y a vingt ans à peine. Ils ont également alerté sur «l'atteinte au patrimoine que constituent les passerelles qui altèrent les perspectives et le grand vide central».

un projet "a risque" pour l'échéance des jo 2024

Enfin, les experts estiment déjà «très compromis» le calendrier à tenir pour l'échéance des JO 2024. «On peut s'interroger sur le calendrier envisagé mais il nous semble en tout point qu'on prend un grand risque que la gare soit encore complètement en chantier à cette date», assure Pierre Veltz.

Ces derniers invitent donc StatioNord «à se concentrer sur les travaux qui seront essentiels pour les trajets lors des JO, [...] soit les RER B et D qui relieront les principaux sites et l'intermodalité au sein même de la Gare du Nord». 

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