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L'édito de Paul Sugy : «Rama Yade fait la promotion du wokisme»

Dans son édito de ce lundi 22 novembre, Paul Sugy, journaliste au Figaro, revient sur l'adhésion de l'ancienne ministre Rama Yade à la mouvance «woke» et au courant antiraciste américain «Black Lives Matter».

C’est une interview à L’Express dense, dans laquelle elle revient sur des sujets graves, notamment les discriminations à l’embauche, les contrôles au faciès ou l’absence de diversité parmi les élites françaises. Autant de sujets sur lesquels à l’évidence sa parole est utile et mérite d’être entendue, car la France comme les États-Unis ont sûrement du chemin encore à faire.

Mais Rama Yade commet au moins trois erreurs intellectuelles graves, et symptomatiques des dérives d’une partie du mouvement antiraciste. La première, c’est de défendre une histoire subjective, concurrente de celle « officielle » enseignée dans les écoles ou les universités, qui serait prétendument mensongère : « la France a réécrit son histoire », déclare-t-elle, sans en apporter la démonstration.

La seconde est de ne raisonner que de manière systématique : le simple fait d’être blanc et de profiter des « privilèges » que cette couleur de peau est supposée nous conférer, sans se répandre en excuses publiques, fait de vous un raciste. L’intention ne constitue plus la faute : l’identité ou la couleur de peau suffit désormais à cela.

La troisième enfin est qu’elle se livre enfin à un exercice de démolition en règle de son propre pays, d’une part depuis l’étranger, ce qui pour commencer n’a rien d’élégant, et d’autre part alors même qu’elle a été trois ans ministres, et en particulier Secrétaire d'État en charge notamment des droits de l’homme. Si donc la France était comme elle l’affirme un pays où le racisme est systémique, alors Rama Yade serait l’un des premiers rouages de ce « système ».

Ce que dit aussi Rama Yade, c’est qu’elle ne s’exprime pas en tant que politique ou en tant que militante, mais en tant que chercheuse. Et c’est peut-être là le détail le plus gênant de cette interview. Alors que Rama Yade est interrogée sur des formes caractérisées de lynchage ou de censure, en particulier celles dénoncées par l’ex-journaliste du New York Times Bari Weiss qui a dénoncé le manque de liberté intellectuelle de sa profession, voilà ce qu’elle répond : « je ne fais pas de politique, je ne suis pas démocrate ou républicaine, je suis davantage dans la position d'un chercheur en relations internationales ».

Entendez par là que son avis sur le racisme n’est par seulement une opinion personnelle ou le fruit d’une expérience subjective, mais une vérité scientifique. De ce seul fait, Rama Yade se place ainsi dans une position de surplomb, évidemment imperméable à la moindre forme de critique : son titre autoproclamé (rappelons au passage qu’elle n’appartient pas au monde universitaire mais qu’elle occupe une place de choix dans un grand think tank américain, l’Atlantic Council) est un rempart contre la contradiction, des douves creusées entre elle et la plèbe infâme.

Et peu importe d’ailleurs qu’elle ne fasse appel à rien d’autre que sa propre subjectivité lorsqu’elle dit ressentir une « micro-agression » chaque fois qu’elle passe devant la statue de Colbert, ceci au mépris de toute subtilité historique sur le rôle nuancé qu’a joué l’auteur du Code noir dans l’histoire de la traite négrière. À vrai dire, la seule véritable mention que fait Rama Yade aux travaux des chercheurs, c’est pour se féliciter que les figures de proue du mouvement woke (Lacan, Foucault ou Derrida) soient des intellectuels français. On ne la savait pas si investie dans la promotion du Made in France ! Du reste, la France a aussi inventé le parcmètre et Bénabar, et elle ne s’en vante pas sur tous les toits.

Ce qui est surprenant, c’est que Rama Yade se soit explicitement réclamée du mouvement « woke » alors que d’autres militants antiracistes en France n’aiment pas ce mot, ou disent que ça n’existe pas vraiment en France. On ne sait plus où donner de la tête. C’est qu’il faut se replonger un instant dans l’histoire de ce mot, « woke », qui comme tous les néologismes parvenus en un temps record à un haut niveau de notoriété médiatique, a fini par être employé à tort et à travers.

Comme le rappelle Pierre Valentin dans sa note passionnante publiée par la Fondapol, le mot est employé initialement par des rappeurs américains il y a une dizaine d’année, il désigne une prise conscience, c’est-à-dire le fait d’être éveillé (« awaken » en anglais) au sujet des inégalités ethniques qui subsistent aux États-Unis. Bien vite le mot était repris fièrement par les militants du mouvement Black Lives Matter.

Sauf que ce mouvement a viré à l’émeute, et qu’en France de nombreux défenseurs de l’universalisme républicain ont commencé à se méfier d’une américanisation du combat antiraciste. La reprise des codes de Black Lives Matter par le mouvement lancé par Adama Traoré n’avait, par exemple, rien de rassurant. On a donc désigné sous le vocable « woke » cette tentation, chez les militants antiracistes ou féministes, de tomber dans les mêmes écueils que ces mouvements aux États-Unis. À quoi les militants concernés ont souvent répondu qu’ils n’avaient rien à voir avec les dérives qui font rage de l’autre côté de l’Atlantique, que la France n’est pas les États-Unis d’Amérique. Ainsi Michel Wievorka écrivait fièrement cet été dans L’Express : « Non, la France n’est pas envahie par le wokisme ! »

À ceux qui ont prétendu un peu trop vite que la France ne s’enfonçait pas dans les mêmes erreurs idéologiques que les États-Unis, Rama Yade apporte donc un puissant démenti. Dont acte.

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