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«On peut dire qu’il y a eu un avant et un après 13 novembre à la police», témoigne l'ancien officier Yvan Assioma

«A Paris, les policiers ont été dirigés sur les lieux et ont pu remonter les premières informations.» [Kenzo TRIBOUILLARD / AFP]

A l'occasion des dix ans du 13-Novembre, où 130 morts et plusieurs centaines de blessés ont été déplorés, CNEWS a rencontré l'auteur du livre «Nous avons l'honneur de vous rendre compte...», Yvan Assioma. L'ancien policier détaille notamment comment les autorités françaises ont évolué depuis ce tragique événement.

En première ligne. Dans son ouvrage «Nous avons l'honneur de vous rendre compte...», paru en octobre 2025, Yvan Assioma entend mettre la lumière sur de nombreux agents oubliés de la sinistre soirée du 13-Novembre : les policiers primo-arrivants. Lui-même ancien officier de Paris et du Val-de-Marne, l'écrivain a publié un ouvrage choc qui compile des centaines de témoignages, au sortir de l'une des crises les plus traumatisantes de l'histoire de la profession.

Vous soulignez que, médiatiquement, l’intervention de la BRI a capté toute l’attention, aux dépends des policiers primo-arrivants. Pouvez-vous restituer la temporalité de cette soirée pour les forces de l’ordre ?

Dans l’ordre, les premières alertes ont été données à la suite des explosions au Stade de France, de mémoire vers 21h18. S’en suivent les attaques signalées sur les terrasses des différents établissements parisiens. Ensuite, chronologiquement, on déplore le retranchement des terroristes et le massacre au sein du Bataclan. Les premiers policiers sont ceux du Stade de France, où il y avait un service d’ordre habituel. Cela a permis de donner les premières alertes très rapidement.

A Paris, les policiers ont été dirigés sur les lieux et ont pu remonter les premières informations. La mairie a été mise en alerte très vite. La BRI a aussi vite été déployée.

Les premières pages de votre ouvrage compilent les émotions traversées par les policiers se rendant sur place et comprenant la gravité de la situation. On comprend tout le courage qu’il faut pour être policier, dans ces moments là…

Il en faut beaucoup car le policier fait souvent face à des situations périlleuses. Même dans le cadre de ses opérations quotidiennes, le policier met sa vie en danger. C’est une qualité requise pour faire partie des forces de l’ordre. Ce soir là, ils ont fait preuve d’une grande abnégation, en voulant protéger les autres, en risquant la mort. Ils ne savaient ni combien de terroristes il y avait, ni où ils étaient. Le flou régnait. Beaucoup m’ont fait part de leur crainte d’être visés par une attaque. Une technique malheureusement courante est de faire une première salve de victime, de laisser les autorités investir les lieux et de revenir sur les lieux pour s’en prendre aux services de secours, forces de l’ordre incluses.

Les policiers ne savent pas de quoi demain sera fait.

 

De manière plus globale, le métier de policier du quotidien est particulièrement dangereux. Ils interviennent sur tout et n’importe quoi. Ce n’est pas péjoratif : on est appelé, on passe d’un cambriolage à un vol à main armé, à un vol à l’étalage, à des violences intra-familiale. Ce sont ces policiers qui prennent tout de plein fouet. Quand on intervient, on ne sait jamais avec précision sur quoi on va tomber. Parfois, même un contrôle routier peut s’avérer dangereux. Les faits divers nous le montrent. Cela symbolise presque parfaitement ce à quoi sont confrontés tous les policiers : ils ne savent pas de quoi demain sera fait.

Mais plus que le courage, je veux saluer également leur solidarité. Même démuni face à l’horreur, ils sont restés unis. Ces policiers ne se connaissaient pas tous, ils ont pourtant dû intervenir tous ensemble. Ce que j’ai retrouvé commun à l’ensemble des policiers c’est qu’ils auraient voulu sauver plus de personnes, parfois même avec un sentiment de culpabilité.

L’une des choses qui transparait le plus dans cette soirée, vécue de l’intérieur grâce à votre livre, est l’incompréhension et le flou auquel les officiers ont fait face. Toute la soirée, ils ont appris les informations au compte goutte et se sont sentis vulnérables à chaque instant… Est-ce un signe de défaut de communication au niveau des forces de l’ordre ou est-ce inéluctable lors d’une telle crise ?

Il y a dix ans, cela correspondait à un petit peu des deux. Bien sur, les difficultés sont inéluctables, quand on remet tout dans son contexte. C’était une attaque qualifiée de «multi site». Il faut rappeler : trois explosions au Stade de France, six terrasses attaquées et le Bataclan visé. Dans une ville comme Paris et sa concentration de population, on peut imaginer le nombre d’appels reçus au 17. Forcément, les informations arrivant en masse, la répercussion sur les ondes de transmission de la police sont importantes. De plus, il faut compter les informations recueillies par les policiers eux-même sur place, qui les faisaient remonter à l’état major via ces radios police. Il y a eu un afflux important d’informations.

Le système radio d’il y a dix ans n’était pas en capacité d’absorber tout cela. Les transmissions ont été saturées à cause de la magnitude de cet événement.

De nombreux témoignages d'officiers font état d'un sous-armement : «On ne faisait pas le poids avec nos armes de service, nos gilets laissés dans le coffre, nos radios saturées», «des armures malgré tout dérisoires face à la puissance face à la puissance destructrice des kalachnikovs». Vous écrivez vous-même : «J’étais révolté par le faible armement qui nous empêchait de riposter». Dix ans après, quels ont été les enseignements tirés de cette expérience traumatisante ? Comment la police réagirait elle à présent et quel serait son matériel à disposition ?

Encore une fois, il faut contextualiser. Il y a dix ans, les policiers du quotidien, ceux de police secours, des brigades de quartier, etc, n’avaient ni pistolet mitrailleur, ni bouclier, ni casque balistique ni même gilet porte-plaque.

Cela a donné lieu immédiatement après les attentats de Charlie Hebdo déjà, à un plan BAC pour réarmer les brigades anti criminalité. Après les attentats de novembre, il y a eu une modernisation de l’armement et de la protection de l'ensemble des policiers. Cela est passé par exemple par l’arrivée des fusils HK G36 et UMP 9. Tous les policiers ou presque ont accès à ces armes maintenant. Les gilets pare-balles ont été renforcés par un système de porte-plaque, les boucliers balistiques ont été étendus dans l’ensemble des services. Aujourd’hui, les unités de police secours, au besoin, ont accès à tout ce matériel. Cela n’existait pas il y a dix ans.

Un policier français tient un fusil d'assaut HK G36 © Ludovic Marin / AFP

Même les unités spécialisées sont montées en gamme, alors qu’elles étaient déjà bien équipées à l’époque. Surtout, ils sont montés très fort en effectif puisqu’ils ont plus que doublé leur nombre. Aujourd’hui, on considère qu’ils ont entre 30 et 40 kg d’équipement sur le dos lors de leurs interventions.

Sous effectif, officiers sous expérimentés voire en stage, armes insuffisantes en nombre, radios sans batterie. Les problèmes matériels vont bien au-delà de la qualité de l’armement...

Cela va bien au-delà des armes, oui. Comme je l’ai dit, il y a l’équipement de protection individuelle. Mais au niveau de l’équipement radio aussi, il y a eu du progrès. On est en train de passer à des systèmes radio nouvelle génération. L’ensemble des communications de police se feront grâce à des téléphones professionnels. Chaque policier est doté d’un «néo», c’est à dire un téléphone professionnel. Il y a une vraie modernisation qui s’opère depuis dix ans. Enfin, on doit également noter qu’il existe un personnel d’astreinte disponible en permanence qui est bien supérieur à avant. On peut dire qu’il y a eu un avant et un après 13-Novembre, évidemment.

Mais cela vaut aussi dans la doctrine et le mode opératoire. La BRI est d’abord montée en puissance en terme d’effectifs, qu’ils ont doublé. Mais surtout, aujourd’hui, ce que l’on a retenu dans le cadre de l’emploi de ces forces d'intervention rapide, c’est que le premier qui arrive sur les lieux est le premier qui intervient. Il n’y a plus de question de territorialité, qui primait à l’époque, sur ce type d’événement. Avant, c’était compartimenté par territoire. Pour schématiser, à Paris c’était la BRI, la petite couronne c’était le RAID et la province, c’était le GIGN. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles la police judiciaire de Paris a dû quitter le 36 quai des Orfèvres pour le 17e mais que la BRIPP est restée à cette adresse, pour rester au coeur de Paris, pour intervenir, au cas où. Voilà ce qui a changé également au niveau des unités très spécialisées.

Tout se rejoint, car si il y avait une telle territorialité, c’est aussi parce que les policiers du quotidien étaient justement sous armés. Ils n’étaient pas en mesure de contenir ce type d’événement, ni même une prise d’otage par exemple. En arrivant sur ce type d’intervention, ils devaient analyser la situation, mettre en place un périmètre de sécurité, assister les victimes s’il y en a et protéger la population, en attendant l’arrivée des services spécialisés.

A présent, dans la confrontation éventuelle avec un criminel ou un terroriste, les policiers sont en capacité de se défendre

 

Aujourd’hui, s’il y a prise d’otage avérée, ce sont toujours les services spécialisés qui sont habilités à opérer, car ils disposent par exemple de négociateurs, ce qui n’existe pas en police secours, mais par contre, dans la confrontation éventuelle avec un criminel ou un terroriste, avec l’armement qu’ils ont, ils peuvent se défendre. L’objectif est de stopper le tueur le plus vite possible pour éviter l’éventualité d’une tuerie de masse.

Même les textes législatifs ont changé, après le 13 novembre. La loi sur la sécurité intérieure, qui étend le domaine de « légitime défense », a mieux encadré ce dispositif. Même la loi s’est adaptée.

Vous avez vous même subi un événement tragique en 1990. Vous avez subi des symptômes post traumatiques. Pouvez vous développer votre expérience, si vous nous le permettez, et expliquer quelles conséquences ces attentats ont eu sur les policiers dont vous parlez ?

Même si ce livre ne parle pas de moi mais des policiers qui sont intervenus lors de cette soirée du 13 novembre, je peux confirmer que les conséquences psychologiques d’événements marquants comme ceux-ci, sont effectivement très importantes. Pour ceux qui ont vécu cette soirée, aucun n’a oublié, il faut apprendre à vivre avec. L’impact est éternel.

La manière que chacun peut trouver d’évacuer une telle émotion est très personnelle. Ce que l’on sait, c’est que chacun a eu une proposition de soutien psychologique par l’administration, il y a dix ans. C’est quelque chose qui s’est beaucoup développé avec un service de soutien psychologique opérationnel. Il existait mais cela a été renforcé après les attentats. L’administration s’est adaptée et a tiré les leçons de cet événement sur ce plan également.

Plus généralement, pensez-vous ces attentats aient eu un effet néfaste sur la profession, qu’ils aient pu apeurer certains officiers qui n’ont pas directement été touchés, et qu’ils aient pu inquiéter par exemple des jeunes qui se destinaient à cette profession ?

Au contraire ! Pour la majeure partie des agents, cela n’a pas eu de conséquence sur leur carrière, cela a même pu les conforter dans le choix du métier qu’ils avaient fait. Il me semble qu’après les attentats, il y a eu une recrudescence des candidats qui ont souhaité rejoindre la police. Oui, il y a eu des démissions aussi, mais encore aujourd’hui, il existe des gens qui changent de métier. On ne peut pas savoir si cela était une conséquence directe des attentats. Je n’ai rencontré aucun collègue qui m’a expliqué qu’il s’était retiré à cause directement de ces événements. A l’inverse, d’autres ont permis de comprendre l’importance de leur rôle et ont retrouvé une certaine motivation.

Lorsque la police arrive au Bataclan, les témoignages montrent qu’un de leur rôle premier est la médiation avec la foule apeurée. A quel point cette facette de la profession, celle de protecteur de la société civile, ressort en ces périodes les plus critiques ?

Oui, cet effet a été ressenti très rapidement après les attentats. Il y a eu des marches dans Paris, il y a eu un élan de soutien envers les policiers.

Cela a été temporaire pour certains mais quand on voit les enquêtes de popularité de la police, affirmant que plus de 70% des Français aiment leur police, les statistiques sont plutôt satisfaisantes. Il y a eu d'intenses périodes de manifestation, parfois très dure et très violentes, où de l’agitation orchestrée par les extrémistes de gauche ont nuit à la police. Après 2015, l’ensemble des forces de l’ordre étaient applaudis et rapidement, on a eu ces rassemblements où ils ont été décriés. Même si c'est de l’agitation d’extrémiste, cela n’a pas été évident pour certains de mes collègues de passer de l’un à l’autre aussi rapidement.

Le sentiment de certains policiers, est que les médias avaient eu tendance à se focaliser sur l’intervention de la BRI au Bataclan et du RAID

 

En plus, les médias, à l’époque, avaient eu tendance à se focaliser sur l’intervention de la BRI au Bataclan et du RAID, cinq jours après à Saint-Denis. C’était le sentiment de certains policiers intervenus sur place. On peut comprendre qu’une intervention de ces unités spécialisées soient particulièrement médiatisés, car elles montrent la gravité de la situation. Mais elles ont participé à faire de l’ombre aux centaines de policiers du quotidien qui sont intervenus. Très rapidement, ils ont ressenti une forme frustration. Ils disaient notamment que c’était comme si ce que eux avaient fait n’avait pas existé. Cela a été occulté. A la marge, il y a eu des prises de parole pour leur adressé des louanges et leur rendre hommage. Mais c’est aussi ce qui a motivé l’écriture de mon livre, ce manque de reconnaissance global.

Au sein des autorités, j’imagine qu’on n’est jamais vraiment prêt pour une telle crise. Mais comment est-on formés à ce type d’incident, à quel point les automatismes appris en amont comptent-ils par rapport à un comportement instinctif, pouvant laisser place à la panique ?

Le terme «préparer» est un grand mot. On n’est jamais préparé à être confronté à autant de morts d’un coup. Oui, la mort fait partie du quotidien d’un policier, oui, en police secours il n’est pas rare de voir des décès, par exemple, on estime que la moyenne est d'un par an. Mais en voir des dizaines d’un coup, ce n’est plus la même chose. La situation a dépassé tout ce que l’on pouvait imaginer en terme de massacre. Déjà, des individus qui se font sauter avec une ceinture explosive était quelque chose d'inédit sur le sol français. Ensuite, évidemment, l’événement survenu au Bataclan était au-delà de tout ce que l’on pouvait imaginer en terme de tuerie. Rien ne peut préparer psychologiquement à cela.

Pour ce qui est de la formation, là aussi la police s’est adaptée. Il existe des lors des stages TDM, sur les tueries de masses, qui développent le comportement à adopter dans ces situations. C’est une vraie nouveauté, d’avoir la majeure partie des agents qui peuvent effectuer ces stages. Il existe différents niveaux, plus ou moins poussés, selon l’échelon de la police occupé.

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