Les victimes de la propagande serbe demandent justice

Davor Markobasic devant la stèle marquant la fosse commune où repose sa femme, le 24 avril 2012, à Ovcara (Croatie)[AFP]

Chaque matin, Davor Markobasic, un ancien combattant croate, prend son café en regardant la photo de sa défunte épouse Ruzica, tuée par des soldats serbes en 1991 au tout début du conflit serbo-croate. Ce qu'on lui reprochait: être son épouse.

"Les médias serbes à l'époque me qualifiaient de monstre, de plus grand criminel de guerre", explique à l'AFP M. Markobasic, 59 ans, ancien policier aujourd'hui retraité.

"Ma plus grande crainte, celle que mon épouse aurait pu être tuée à cause de moi, s'est confirmée", raconte-t-il d'une voix tremblante, dans sa maison à Vukovar (est de la Croatie).

Pendant que les troupes serbes combattaient les forces croates dans cette ville, devenue symbole des horreurs de ce conflit, pour les médias contrôlés par Belgrade, M. Markobasic était le "meurtrier de Vukovar".

Un article de presse affirmait même qu'un "collier fait de doigts d'enfants a été découvert dans sa maison".

Même si aucune preuve ne soutenait ces allégations et que personne n'ait jamais affirmé avoir été sa victime, les articles se multipliaient dans les médias serbes, à l'époque fermement contrôlés par le défunt président Slobodan Milosevic.

Des journaux sont allés jusqu'à publier le nom de l'épouse de M. Markobasic et leur adresse.

Ce cas et d'autres similaires ont poussé le procureur serbe pour crimes de guerre, Vladimir Vukcevic, à ouvrir une enquête sur la manière dont les médias contrôlés par l'Etat ont couvert la guerre.

Aujourd'hui, les procureurs serbe et croate pour crimes de guerre ont confirmé à l'AFP n'avoir jamais reçu de preuves contre M. Markobasic, qui a toujours catégoriquement nié toutes ces accusations.

"Je défie tout le monde de trouver un seul cas d'enfant" qui aurait été torturé jusqu'à la mort ou qui eu les doigts coupés, insiste Davor Markobasic.

Mais les accusations ont fait leurs dégâts: après la chute de Vukovar entre les mains des forces serbes en novembre 1991, Ruzica Markobasic a été tuée et jetée dans une fosse commune avec quelque 200 autres civils croates dans une ferme de porcs à Ovcara, à proximité de cette ville.

Ruzica avait 32 ans et était enceinte de cinq mois.

Des années plus tard, un témoin a déclaré devant le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY) et devant le Tribunal serbe pour crimes de guerre que cette femme avait été brutalement tuée, uniquement parce qu'elle était l'épouse de M. Markobasic.

Des soldats serbes l'ont "traînée par terre (...) lui disant +pute (...), où sont les photos de ton mari en train de couper les doigts des enfants et de faire des colliers avec eux?+", avait affirmé Ljubica Dosen en témoignant devant le TPIY.

"Je sais que je n'ai rien fait de mal pendant la guerre. Je n'aurais jamais pu prendre ma retraite (...) et revenir vivre ici si j'avais commis des crimes de guerre", insiste-t-il.

Aujourd'hui encore, il lutte pour blanchir son nom.

Ce genre d'histoires d'horreur publiées dans les médias visaient à "déshumaniser les ennemis", fait valoir le procureur serbe pour crimes de guerre, Vladimir Vukcevic.

"Une telle propagande libérait les bourreaux de tout dilemme moral et c'est pourquoi elle était une introduction aux guerres" ayant ravagé l'ex-Yougoslavie dans les années 1990, souligne M. Vukcevic.

Contrairement à la pratique du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) qui a jugé et condamné à de lourdes peines des journalistes ayant incité au génocide et aux crimes contre l'humanité, le TPIY n'a jamais ouvert une enquête officielle sur la couverture de l'actualité par la presse locale pendant ces conflits.

"La victime, c'est moi"

"La victime c'est moi! J'ai perdu mon épouse à cause de ces fausses accusations", s'emporte M. Markobasic.

L'enquête en Serbie, toujours dans sa phase initiale, porte pour l'instant sur 30 journalistes et rédacteurs en chef de plusieurs médias, a expliqué à l'AFP Bruno Vekaric, porte-parole du procureur serbe pour crimes de guerre.

"Nous sommes actuellement à la recherche d'éléments pour lancer une enquête officielle contre plusieurs journalistes et rédacteurs en chef pour avoir appelé et incité aux crimes de guerre", a-t-il ajouté.

L'enquête a déclenché un grand débat en Serbie où certaines associations de journalistes ont soutenu l'initiative du procureur, alors que d'autres, telles que l'UNS qui était jadis loyale au régime de Milosevic, l'ont rejetée la qualifiant de "chasse aux sorcières".

Ljiljana Smajlovic, présidente de l'UNS, reproche au procureur de ne pas avoir ouvert une enquête sur les hommes politiques qui contrôlaient les médias à l'époque.

Le procureur "ne veut pas enquêter sur ceux qui ont donné des ordres aux journalistes, qui ont créé la propagande de l'Etat, il ne s'en prend (...) qu'au maillon le plus faible de la chaîne", a dit Mme Smajlovic à l'AFP.

Ceux contre lesquels des preuves concrètes seraient recueillies doivent être traduits en justice, a-t-elle néanmoins souligné.

Le bureau du procureur serbe estime que le cas de M. Markobasic pourrait faire l'objet de poursuites judiciaires.

"Au final, une femme a été tuée parce que son mari était prétendument un meurtrier cruel. Cela n'aurait pas dû arriver", a souligné M. Vekaric.

Pour M. Markobasic, l'épreuve n'est pas terminée.

Il subit toujours de temps en temps les séquelles des accusations portées contre lui. "Je me couche et me réveille avec ça tous les jours" depuis vingt ans, dit il.

Il lui arrive aussi, assure-t-il, d'entrer dans un café où un Serbe ivre l'interpelle: "pourquoi es-tu venu ici? Tu as coupé des doigts aux enfants".

"Je voudrais rencontrer face à face ceux qui ont écrit ces mensonges, qui m'ont diffamé sans preuves. J'ai vécu avec ça toutes ces années", dit-il.

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