Irak : les Yazidis dénoncés par leurs voisins

Sur les routes de l'exil, des familles irakiennes de la communauté yazidie déplacées par l'arrivée des jihadistes, ici sur la frontière irako-syrienne le 13 aout 2014 à Fishkhabur [Ahmad Al-Rubaye / AFP] Sur les routes de l'exil, des familles irakiennes de la communauté yazidie déplacées par l'arrivée des jihadistes, ici sur la frontière irako-syrienne le 13 aout 2014 à Fishkhabur [Ahmad Al-Rubaye / AFP]

Ils étaient leurs voisins ou leurs amis, vivaient côte à côte depuis des années. Mais lorsque les jihadistes sont arrivés, ils les ont dénoncés, ajoutant la trahison à la longue liste des souffrances des Yazidis.

 

Outre les Irakiens, "les jihadistes étaient des Afghans, Bosniens, Arabes ou même Américains et Britanniques. Mais les pires massacres ont été orchestrés par ceux qui vivaient avec nous, nos voisins musulmans", raconte Sabah Hajji Hassan, un Yazidi de 68 ans qui est parvenu à fuir vers le Kurdistan irakien.

La fatigue d'une femme de la communauté yazidie forcée de quitter son domicile par l'arrivée des jihadistes, photographiée à la frontière irako-syrienne le 13 aout 2014 [Ahmad al-Rubaye / AFP]
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La fatigue d'une femme de la communauté yazidie forcée de quitter son domicile par l'arrivée des jihadistes, photographiée à la frontière irako-syrienne le 13 aout 2014

"Les tribus Mewet, Khawata et Kejala, c'était tous nos voisins. Mais ils ont rejoint l'Etat islamique (EI), ont reçu des armes, et leur ont indiqué qui était Yazidi et qui ne l'était pas", ajoute, le coeur brisé, ce vieil homme à la barbe blanche.

Il y a près de deux semaines, les jihadistes ont attaqué les villages yazidis autour de Sinjar, dans le nord de l'Irak, poussant à la fuite des dizaines de milliers de personnes. Ceux qui n'ont pas réussi à s’échapper ont été massacrés.

Aucune communauté n'a été épargnée par la cruauté des jihadistes de l'EI qui se sont emparés depuis le 9 juin de pans entiers du territoire irakien, laissant aux populations le choix entre l'obéissance, la conversion ou la mort.

Mais les Yazidis, qu'ils considèrent comme des hérétiques parce qu'ils adorent une divinité associée par les musulmans au diable, sont particulièrement en danger, une experte de l'ONU évoquant "un génocide potentiel".

 

- "Lavage de cerveau" -

 

"L'EI a donné le choix aux tribus sunnites: soit vous collaborez avec nous, soit on vous tue. Alors ils ont collaboré", raconte Mahmoud Haidar, un homme de 24 ans qui fait partie de ceux ayant réussi à fuir.

Une petite fille de la communauté yazidi, forcée de quitter sa région d'origine en Irak par l'arrivée brutale des jihadistes, photographiée dans un camp de réfugiés près de la frontière Turquie-Irak à Sirnak le 14 aout 2014 [Ilyas Akengin / AFP]
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Une petite fille de la communauté yazidi, forcée de quitter sa région d'origine en Irak par l'arrivée brutale des jihadistes, photographiée dans un camp de réfugiés près de la frontière Turquie-Irak à Sirnak le 14 aout 2014

"Tous les Irakiens savent se servir d'une arme, alors ils n'ont pas eu besoin de s'entraîner. L'EI leur a donné des armes lourdes, des véhicules blindés, des AK-47... qu'ils avaient pris à l'armée irakienne", ajoute le jeune homme aux traits émaciés en tirant nerveusement sur sa cigarette.

Son propre ami d'enfance a rejoint les jihadistes, poursuit cet ancien membre des forces de sécurité irakiennes, réfugié pour l'heure dans un camp installé par les autorités kurdes pour accueillir les déplacés.

"Ca a été un choc. L'EI lui a fait un lavage de cerveau, et il a commencé à leur dire qui étaient les Yazidis. S'ils m'avaient trouvé, j'aurais été exécuté sur le champ".

 

- "Ce sont eux les hérétiques" -

 

Plusieurs réfugiés racontent l'horreur qui a déferlé sur leurs villages lorsque les jihadistes sont arrivés, pourchassant les Yazidis dans les rues, abattant des jeunes hommes et enlevant les femmes.

"Ils ont pris toutes les femmes de ma famille, même les petites filles", explique Hamid Kurdo.

"Il y avait des cadavres partout dans mon village", se souvient de son côté Khudeida Hussein, 46 ans. "Ils disaient aux gens que soit ils rejoignaient l'islam -- leur islam -- soit ils allaient mourir", ajoute-t-il, précisant qu'on leur avait donné 72 heures pour choisir.

Dans le camp, Sibashe Khodr, 18 ans et d'épais cheveux bouclés, raconte bouleversé la disparition de son père, son frère et ses deux oncles.

"Ils avaient des fusils, alors ils ont décidé de combattre l'EI jusqu'à être à court de munitions. Ils savaient qu'ils allaient perdre, mais ils voulaient essayer de donner du temps aux autres pour fuir".

"J'ai essayé de les appeler. Quelqu'un d'autre a répondu, affirmant qu'ils étaient tombés aux mains de l'EI. Maintenant, leurs téléphones sonnent, mais personne ne répond".

Pour les dizaines de milliers de Yazidis qui ont réussi à atteindre la région relativement calme du Kurdistan irakien, l'assaut de l'EI signifie la fin de leur communauté en Irak.

"Ils coupaient les poignets des vieillards avec des couteaux, arrachaient les yeux des gens, kidnappaient les femmes, dont deux de mes nièces... Ils font tout pour faire disparaître notre communauté en Irak", explique Khodeida Bakr,35 ans.

"Ils disent que nous sommes des hérétiques. Mais regardez ce qu'ils font. Ce sont eux les hérétiques".

 

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