Le goût perdu pour l'Europe , par Jean-Marie Colombani

Signe de nos temps religieux : c’est du pape qu’est venu, à Strasbourg, un message à l’Europe pour qu’elle se dégage enfin de cette «impression générale de fatigue et de vieillissement».

 

Et le pape François de regretter que l’Union ait semblé abandonner «les grands idéaux» qui l’ont inspirée. Aucun leader européen aujourd’hui n’est en mesure de délivrer un tel message avec une telle portée.

C’est le paradoxe de la situation actuelle : les gouvernements, à l’image de leurs opinions publiques, ont opéré un repli national qui nous éloigne chaque jour davantage de cet idéal, tandis que l’Europe elle-même continue, tant bien que mal, d’avancer.

L’illustration de ce paradoxe nous est donnée par le couple franco-allemand, hier moteur de la construction européenne, et qui donne l’impression de ne subsister aujourd’hui que sous la pression de l’Europe. Hier, tout partait d’une impulsion franco-allemande, parfaitement relayée, quand elle n’était pas inspirée, par Bruxelles : c’était l’époque si féconde du trio Mitterrand-Kohl-Delors. La France assumait alors un leadership politique, tandis que l’Allemagne mettait sa force économique au service d’une intégration de plus en plus grande.

Le duo Chirac-Schroeder, épaulé par Tony Blair, a ensuite donné un coup d’arrêt à ce mouvement en même temps que naissait l’euro. Tout a été fait alors pour affaiblir la Commission, redonner la main aux gouvernements et renationaliser les politiques économiques et financières.

Or la crise financière internationale, tout comme la mutation dans laquelle le monde est engagé qui voit se redéfinir les équilibres entre grands ensembles régionaux, montre au contraire la nécessité d’une Europe forte et mieux, voire plus, intégrée.

La gestion du statu quo européen et la faiblesse française conviennent au fond parfaitement à Angela Merkel. Elle ne semble pas croire au destin de l’Europe. Elle veille principalement à ne pas indisposer une opinion allemande qui, comme son gouvernement, se satisfait d’une bonne gestion. La France, de son côté, est affectée par la faiblesse de son économie et ne se donne pas les moyens politiques d’une avancée européenne car celle-ci signifierait des abandons de souveraineté difficiles à consentir pour une opinion toujours plus distante de l’idéal européen.

Dans ce contexte, réjouissons-nous que l’Europe fonctionne. Personne ne l’a vraiment noté mais les paysans vont recevoir de la Commission quelque 900 millions d’euros. Rappelons-nous que la crise financière internationale n’a été surmontée que parce que les institutions européennes, tant décriées, ont su mettre en place de nouveaux instruments communautaires. Le mérite en revient à Mario Draghi, lequel n’est plus seulement président de la Banque centrale européenne mais prend petit à petit le rôle qui fut celui de Jacques Delors dans l’Europe d’hier.

L’autre figure, qui pourrait bien être salvatrice s’il réussit, est le président de la Commission, Jean-Claude Juncker. Même affaibli par les polémiques sur la politique fiscale du Luxembourg, ce dernier connaît par cœur les qualités et les défauts de Bruxelles comme de nos gouvernements. Son plan de relance de plus de 300 milliards d’euros est particulièrement bienvenu. Il correspond à des besoins d’infrastructure objectifs et peut être un élément qui réenclenche une dynamique sur tout le territoire de l’Union. Il est désolant de constater qu’il a été accueilli par une moue dédaigneuse. Il faudrait au contraire faire pression sur les gouvernements pour qu’ils jouent le jeu et soutiennent la nouvelle Commission dans son ambition de redonner à l’Europe le goût de la croissance. 

 

Jean-Marie Colombani

 

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