Retrouver foi dans le progrès, par Jean-Marie Colombani

Jean-Marie Colombani[REAU ALEXIS / SIPA]

Chaque semaine, Jean-Marie-Colombani, cofondateur et directeur de Slate.fr, exprime de manière libre et subjective son point de vue sur les temps forts de l’actualité.

 

 

Voici une information à contre-courant de l’air du temps : l’espérance de vie de la ­population mondiale a progressé, depuis 1990, de six ans, selon une statistique publiée par le journal médical britannique, The Lancet. Il y a, bien sûr, à l’intérieur de cette moyenne mondiale beaucoup de différences, selon les pays et les ­systèmes politiques.

Les pays européens sont parmi les mieux placés : l’augmentation régulière de l’espérance de vie ­témoigne d’un bien-être collectif plus grand et, bien sûr, de la diffusion plus large des progrès de la médecine. Celle-ci reste cependant encore globalement ­impuissante face au cancer, maladie en forte progression et, selon cette même étude, néglige le traitement de maladies chroniques nouvelles, notamment les ­pathologies liées à l’usage de la drogue.

Voilà bien le paradoxe de notre époque : les progrès constants de l’espérance de vie attestent de la réalité des bienfaits de la science. Et pourtant, dans nos pays, qui profitent depuis plus longtemps de ces ­progrès, jamais la peur de ce progrès scientifique n’a été aussi grande. Jamais, dans l’histoire de l’hu­manité, les progrès scientifiques n’ont été aussi ­présents. Le nombre des chercheurs, enseignants, savants, médecins et scientifiques de tous ordres est lui aussi inédit. Dans le même temps, la science et ses développements suscitent une méfiance ­grandissante.

Le domaine de l’énergie est significatif. L’idée dominante était, jusqu’il y a peu de temps, celle de la ­rareté et de l’extinction progressive de la ressource pétrolière. Au nom d’un constat : la quantité globale de pétrole disponible sur Terre est certainement limitée. Mais cette prévision oubliait un point central : le progrès technologique. Lequel a permis l’exploitation du pétrole non conventionnel. Les Etats-Unis en ont tiré un bénéfice immédiat : ils sont passés, grâce à l’exploitation du gaz et pétrole de schiste, d’une situation de dépendance économique et politique à l’égard du Moyen-Orient à une quasi-­indépendance, voire à une capacité exportatrice.

De la même façon, au nom de cette vision d’une ressource limitée, les calculs économiques n’étaient pas loin de promettre un baril de pétrole en hausse constante. Or que se passe-t-il ? Le baril, au lieu d’atteindre les 200 dollars, est aujourd’hui en dessous des 70 dollars. Avec les conséquences politiques que l’on sait : l’affaiblissement de deux pays trouble-fête que sont l’Iran et la Russie.

Cette situation ne doit pas nous conduire à faire l’économie du respect de l’une des contraintes du monde moderne : la nécessité de concevoir une économie non prédatrice. Il y va notamment de la qualité de vie sur Terre, comme en témoigne toute la problématique du réchauffement climatique. A la condition de ne pas oublier, et de ne pas craindre, le prochain progrès technologique.

En fait, cette peur du progrès qui domine dans notre "vieille Europe" est peut-être moins dirigée contre la science que contre les scientifiques. Elle n’est pas séparable du mouvement de défiance vis-à-vis des élites qui parcourt nos sociétés. Suspicion aggravée dans certains secteurs de l’opinion par une analyse sommaire qui ferait de la science le lieu de la collusion avec les puissants, avec le capital contre les ­citoyens. A laquelle s’ajoute une idée aussi ancienne que le progrès, selon laquelle ce dernier déshu­maniserait et finalement asservirait.

Gardons donc à l’esprit qu’il nous faut rapidement reprendre confiance dans l’idée même de progrès. A la condition d’intégrer deux dimensions : le caractère impératif de la lutte contre le réchauffement climatique et les nécessaires précautions à prendre pour éviter que la science ne se développe aux ­dépens de l’humanisme. 

 

Jean-Marie Colombani

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