Netanyahou mise sur la peur, par Jean-Marie Colombani

Jean-Marie Colombani[REAU ALEXIS / SIPA]

Chaque semaine, Jean-Marie-Colombani, cofondateur et directeur de Slate.fr, exprime de manière libre et subjective son point de vue sur les temps forts de l’actualité.

 

 

La réélection de Benyamin Netanyahou aux commandes d’Israël – il vient d’être mandaté pour former un nouveau gouvernement – est de ­nature à changer fondamentalement la donne au Proche-Orient. Et pas pour le meilleur. Surtout, si l’on prend au pied de la lettre les engagements de sa campagne. A savoir en substance : "Si je suis réélu, jamais il n’y aura d’Etat palestinien, au moins pendant la durée de mon mandat." Ce faisant, Benyamin Netanyahou rompt avec la doctrine israélienne établie à Oslo en 1993 par Shimon Peres ; ainsi qu’avec ses propres ­engagements, puisqu’en 2009 il s’était lui-même rallié à une perspective de paix construite autour de l’idée de la coexistence de deux Etats.

Barack Obama, qui a laissé passer deux jours avant de se livrer au traditionnel coup de téléphone de ­félicitations au vainqueur, a fait savoir qu’à ses yeux cette fermeture du processus de paix, que son ­secrétaire d’Etat John Kerry avait vainement tenté de ranimer, n’est pas seulement porteuse de diffi­cultés extérieures, mais comporte aussi un danger pour la démocratie israélienne elle-même. Cette réaction américaine, cela va de soi, ne sera pas de nature à infléchir l’attitude du nouveau Premier ministre : celui-ci a profité électoralement de son hostilité affichée envers le président américain. Pourtant, les arguments de Barack Obama ne sont pas négligeables. A l’extérieur, jamais Israël n’a été ­autant isolé sur la scène internationale. Il y a fort à parier que les initiatives diplomatiques que pourrait prendre l’Autorité palestinienne – notamment la question de la saisine éventuelle de la Cour pénale internationale – seront plus largement soutenues ­encore qu’elles ne l’étaient aux Nations unies. S’ajoute le fait que priver de perspectives de paix et encourager l’extension prochaine de programmes dits d’installation (certains disent de colonisation) peut être de nature à renforcer l’aspiration à la violence chez les jeunes Palestiniens. Il s’agit aussi pour Benyamin Netanyahou de continuer d’affaiblir l’Autorité palestinienne et de continuer ainsi de ­renforcer la main du Hamas.

Il est vrai que cette Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas est historiquement faible et que deux des prédécesseurs de Benyamin Netanyahou, le travailliste Ehud Barak et le centriste Ehud Olmert, n’ont pu réussir à faire aboutir la négociation qu’ils avaient engagée, en grande partie du fait de la ­faiblesse même de l’interlocuteur palestinien. Il n’empêche : continuer de l’affaiblir (alors qu’Ariel Sharon professait qu’il fallait au contraire continuer de le ren­forcer) n’est pas une solution. A l’intérieur, le scrutin a montré que la société israélienne n’échappe pas à un phénomène plus général, que nous connaissons bien en ­Europe : la fragmentation. Celle-ci est bien sûr ­encouragée, sur le plan politique, par le mode de scrutin proportionnel qui favorise l’émiettement.

On devrait prendre garde à ne pas oublier que ­Netanyahou a gagné les élections avec…23 % des suffrages. Mais la société ­israélienne est ­aujourd’hui coupée en deux : une ­partie minoritaire, celle qui a voté pour la gauche et pour le centre, et qui est concentrée notamment autour de Tel-Aviv, et un autre Israël plus pauvre, d’immi­gration plus ­récente, qui a voté majoritai­rement ­nationaliste. Enfin, la minorité des Arabes ­israéliens qui a été maltraitée au cours de la campagne de ­Benyamin Netanyahou au point, là encore, de susciter une mise en garde américaine rappelant qu’Israël doit rester un modèle de démocratie.

On le sait, politique intérieure et politique extérieure sont toujours liées. Le parti de la peur est constamment porteur de recul démocratique.

Jean-Marie Colombani

 

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