Iran : donner sa chance à l’accord, par Jean-Marie Colombani

Jean-Marie Colombani[REAU ALEXIS / SIPA]

Chaque semaine, Jean-Marie-Colombani, cofondateur et directeur de Slate.fr, exprime de manière libre et subjective son point de vue sur les temps forts de l’actualité.

 

 

Au milieu d’une situation internationale de plus en plus complexe et dangereuse – non-résolution de la crise ukrainienne, ­cyberattaque contre TV5 Monde, attestant d’une ­nou­velle étape franchie par le terrorisme, guerre ­ouverte entre l’Iran et l’Arabie Saoudite au Yémenl’accord conclu à Lausanne entre Américains, Européens et Russes d’une part, et l’Iran d’autre part, est en lui-même une bonne nouvelle.

Depuis une bonne vingtaine d’années, le nucléaire iranien est en effet non seulement une grande querelle stratégique mais aussi, en permanence, une menace directe pour la paix. Avec, d’un côté, l’objectif permanent de se doter de l’arme nucléaire de la part d’un Iran conquérant – voir le contrôle exercé par ­Téhéran sur le Hezbollah et le Hamas et, désormais, sur les rebelles yéménites. D’un autre côté, la conséquence inévitable d’une telle percée si elle se produisait : la dissémination, dans toute la région, de l’arme nucléaire. Avec deux pays menacés : ­Israël, cible traditionnelle du régime des ayatollahs, qui a maintes fois envisagé de se défendre par des frappes aériennes ; et l’Arabie Saoudite, puissance sunnite dominante, qui se pose en rempart contre l’expansionnisme chiite iranien.

Les Européens avaient pris l’initiative de ces pourparlers, que Barack Obama a progressivement repris en main. Au nom d’une doctrine dans laquelle la ­détente vaut mieux que l’affrontement, pour peu que l’on s’abstienne de baisser la garde. Les termes de l’accord laissent penser que l’éventualité d’un ­nucléaire militaire iranien est au moins repoussée d’une bonne quinzaine d’années. En effet, l’Iran s’engage à ne plus produire d’uranium enrichi pendant quinze ans et à diviser par trois le nombre de ses centrifugeuses ; il ne démantèlera aucun de ses sites (réputés nucléaires civils) mais n’en construira pas et acceptera des inspections internationales. En échange, l’Iran obtient ce qu’il cherche désespé­rément : une embellie économique grâce à la levée des sanctions tellement attendue que des mani­festations de joie ont accompagné dans les rues de ­Téhéran l’annonce d’un accord.

Pourtant, rien n’est encore ficelé. Parce que nombre de "détails" sont encore à régler et, comme le dit l’ayatollah Khamenei, "le diable est souvent dans les détails", le diable étant à ses yeux, bien sûr, les Etats-Unis… Mais surtout, et c’est là que réside désor­mais la principale difficulté, la négociation ­internationale se double de deux autres tractations, internes celles-là, pour chacun des deux principaux gouvernements.

En Iran, le président Rohani, qui a poussé à l’accord, est sous le contrôle du "leader suprême" l’ayatollah Khamenei. Aux Etats-Unis, le président Oba­ma est sous le contrôle d’un Congrès hostile dominé par les républicains. Que dit l’ayatollah Khamenei ? Que l’accord "ne garantit pas que les négociations iront jusqu’au bout". Il ne dit, à ce stade, ni oui ni non et laisse planer la menace d’un durcissement. Aux Etats-Unis, le président Obama cherche à faire prévaloir une tradition constitutionnelle, c’est-à-dire la capacité pour le ­président d’engager son propre pays dans une négociation internationale, tandis que les porte-­parole ­républicains du Congrès veulent soumettre l’accord définitif à un vote d’approbation formel.

Nous en sommes là. A aucun moment, la sécurité d’Israël ne saurait être placée sous une menace ­nucléaire. En même temps, chacun sait bien qu’à long terme tout le monde a intérêt au retour de l’Iran dans un jeu qui redeviendrait constructif. Après tout, l’empire soviétique a fini par succomber à une politique de "containment" et de détente. Mais il a fallu soixante-dix ans. Et les ayatollahs ne sont en place (si l’on peut dire) que depuis trente-cinq ans… 

Jean-Marie Colombani

 

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