Le Grec Tsipras et ses mythes, par Jean-Marie Colombani

Jean-Marie Colombani.[REAU ALEXIS / SIPA]

Chaque semaine, Jean-Marie-Colombani, cofondateur et directeur de Slate.fr, exprime de manière libre et subjective son point de vue sur les temps forts de l’actualité.

 

 

Personne ne peut prévoir les prochains développements de la crise grecque hormis le fait qu’elle est appelée à durer… Tout le monde, ou presque, a fait le procès de la phase précédente, celle qui a conduit à la victoire de Syriza et d’Alexis Tsipras aux élections législatives au début de l’année. Oui, la crise aurait pu, et dû, être réglée beaucoup plus tôt. Il eût fallu consentir un plus grand étalement de la dette d’un pays qui, rapporté à l’ensemble de la zone euro, représente si peu. Oui, la cure d’austérité a été brutale, trop brutale pour les ménages les plus modestes. Même si d’autres – Espagne, Portugal, Irlande – soumis à un régime analogue, l’ont mieux supporté. Oui, l’Europe a tardé à se doter des instruments anti-crise et des mécanismes de solidarité indispensables.

Mais tout ceci n’excuse en rien l’attitude du gouvernement Tsipras qui, héritier d’une situation difficile mais pas désespérée, l’a promptement transformée en impasse. Et le scénario qu’il a enclenché porte en lui-même les germes d’une crise plus grave encore dont les premières victimes seront les Grecs eux-mêmes et avant tout les plus modestes. Alexis Tsipras bénéficie pourtant, dans notre pays, d’une image et d’un crédit immérités reposant sur des illusions.

Première illusion : celle qui consiste à plaquer nos propres catégories politiques sur celle de la Grèce. La gauche française par exemple, mais elle n’est pas la seule, pense que Syriza est une partie de la gauche. Or, il s’agit d’une extrême gauche virulente alliée à une extrême droite qui ne l’est pas moins. Il n’est pas inutile de rappeler que, pour constituer une majorité à l’Assemblée, Alexis Tsipras avait besoin d’un allié. Des petits partis pro-européens étaient disponibles. Il est allé chercher les "Grecs indépendants", mouvement xénophobe et antisémite. Curieusement, cette alliance, qui cache une idéologie commune, le national-populisme, est passée sous silence.

Deuxième illusion : le référendum serait le triomphe de la démocratie. Il s’agit pourtant d’abord d’un déni de la démocratie représentative, de la part d’un gouvernement qui, fuyant ses responsabilités de peur d’avoir à assumer des mesures impopulaires, trouve un dérivatif. Le référendum a été organisé dans un délai de quelques jours, au mépris de la règle constitutionnelle grecque. Il a été approuvé par trois partis seulement : Syriza, les "Grecs indépendants" et… Aube dorée, mouvement authentiquement néonazi. Et que dire de l’objet du référendum qui porte sur un texte attribué aux Européens qui n’existe pas. Ou bien encore de bulletins de vote qui mettent en première position et en valeur le "Non" prôné par Tsipras, revêtu en Grèce d’une valeur émotionnelle forte car il fait référence à la résistance face au nazisme.

Troisième illusion : la Grèce, un pays "humilié" par la "méchante" Europe. Le thème de l’humiliation a toujours été, dans l’Histoire, manié par des partis nationalistes et xénophobes. Quelle est la réalité ? Une Europe qui, depuis le début de la crise, a mis la main à la poche pour aider la Grèce et qui aujourd’hui demande un Etat qui fonctionne, en sachant qu’il faudra du temps, un impôt qui soit prélevé, y compris sur les deux institutions que Syriza et son allié d’extrême droite protègent : les armateurs et l’Eglise orthodoxe ; ou bien encore, de repousser l’âge de départ à la retraite à 67 ans. Bref des mesures en vigueur dans la plupart des pays européens.

Certes, il faut protéger le peuple grec. Ce qui veut dire aujourd’hui le défendre face à un gouvernement qui l’appauvrit et le précipite, pour des raisons idéologiques, dans l’inconnu. La Grèce et les Grecs méritent mieux que le triste gouvernement de Monsieur Tsipras

Jean-Marie Colombani

 

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