La semaine de Philippe Labro : Kessel mot après mot, Oury de film en film

Portrait réalisé en décembre 1971 à Nice, dans le sud de la France, de Joseph Kessel, journaliste et romancier français. Portrait réalisé en décembre 1971 à Nice, dans le sud de la France, de Joseph Kessel, journaliste et romancier français. [RALPH GATTI / AFP]

Philippe Labro est écrivain, cinéaste et journaliste. Chaque vendredi, pour CNEWS, il commente ce qu'il a vu, vécu et observé pendant la semaine. Un bloc-notes subjectif et libre.

DU LUNDI 3 AU VENDREDI 7 JUIN

Des livres en profusion en ce moment, et, parmi eux, je place en tête deux ouvrages sur deux grands personnages.

Le premier, signé Olivier Weber, est consacré à Joseph Kessel, dans la collection «Dictionnaire amoureux» (éd. Plon). Cette série a vu aussi bien Bernard Pivot déclarer son amour pour le vin, Philippe Sollers pour Venise, Serge July pour le journalisme (bientôt, July en sortira un nouveau sur New York), les Enthoven (père et fils) pour Proust et Gilles Perrault pour la Résistance – je cite dans le désordre les ­volumes que j’ai le plus aimés. A l’origine de cette célèbre collection, un homme, Jean-Claude Simoën. Cette année, on va fêter les 20 ans de ce format original. Comme pour toutes les bonnes idées, le principe est simple. On commence à la lettre A pour finir à Z.

Ainsi, pour Kessel, on peut lire A, comme Alcooliques anonymes, ce qui fut l’un des plus beaux reportages de Joseph Kessel pour le France-Soir de la grande époque. Cette association n’avait, jusqu’à ce que Kessel la décrive, jamais vraiment été évoquée, et c’est «Jeff» qui permit à l’opinion française (en ce temps-là, France-Soir était lu par des millions de gens) de comprendre la force et la signification des «AA». Quant au Z, il s’agit de Zanzibar, un des noms magiques, exotiques, dont Kessel parle dans Le lion, et où le grand écrivain-journaliste n’est peut-être jamais allé, d’après Olivier Weber. Il a fallu trois ans à ce dernier pour relire tout Kessel, ses romans, ses témoignages (les grands procès, ceux d’Eichmann, de Pétain, de Nuremberg), sa coécriture, avec Maurice Druon, du Chant des partisans.

«Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?»

«Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu’on enchaîne ?»

Ces paroles sont très «kesseliennes», si je puis inventer l’adjectif. Cet aventurier, ce «témoin parmi les hommes», savait trouver les mots vrais, précis, justes. Olivier Weber énumère toutes les facettes de ce Kessel, capable d’écrire un récit lisible par n’importe quel ­enfant (Le lion, Les cavaliers) et néanmoins de rédiger aussi un sulfureux Belle de jour.

Grâce à ce dictionnaire, les lecteurs vont pouvoir redécouvrir l’ampleur de l’œuvre, autant que la dimension de ce personnage qui poursuivit sa vie avec une faim et une soif de curiosité et de non-conformisme – un grain de folie mêlé à l’angoisse des Slaves. Weber, lui-même grand reporter, excellent biographe, prix Albert-Londres, rend un formidable hommage à celui qui demeure un modèle pour les gens de sa génération comme de la mienne. Après Romain Gary, Joseph Kessel, qui, d’une certaine ­manière, lui ressemble, doit faire son entrée dans La Pléiade.

Il est un autre ouvrage consacré à un autre étonnant créateur, le cinéaste ­Gérard Oury. Danièle Thompson, la fille du grand cinéaste, elle-même coscénariste (avec Marcel Jullian) de quelques-uns des plus beaux succès d’Oury, fait, à sa manière, son propre «Dictionnaire amoureux» de Oury, dans cet ouvrage qu’elle n’a pas intitulé au hasard Mon père, l’as des as (éd. de La Martinière), en référence au titre d’un autre célèbre film du réalisateur. C’est riche d’anecdotes, de révélations, de souvenirs.

De La Grande Vadrouille aux Aventures de Rabbi Jacob, du Corniaud à La Folie des grandeurs, les 204 pages abondamment illustrées de cet album révèlent les rapports entre De Funès, «solitaire et casanier», et Bourvil, «drôle et tendre». Elles ­racontent aussi les inventions des gags de Gérard Oury, son instinct, sa méticulosité, son génie du rythme, son choix des acteurs, son ­humilité ­devant le ­succès et son audace (notamment celle d’avoir réalisé Rabbi Jacob, un an après l’assassinat d’athlètes ­israéliens par un commando pales­tinien aux JO de ­Munich). Elles résument surtout sa plus profonde conviction : «Il est poli d’être gai.»

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