La légendaire course aux quatorze «8.000», la «couronne de l'Himalaya»

Vue aérienne de la chaîne de l'Himalaya prise le 4 décembre 2007  [Prakash MATHEMA / AFP/Archives] Vue aérienne de la chaîne de l'Himalaya prise le 4 décembre 2007 [Prakash MATHEMA / AFP/Archives]

La conquête des 14 montagnes de plus de 8.000 mètres d'altitude, que le Népalais Nirmal Purja a achevé mardi dans un temps record de sept mois, a donné lieu dans les années 1980 à l'une des rivalités les plus légendaires de l'alpinisme pour cette «couronne de l'Himalaya».

À cette époque, les concurrents se pressent pour devenir le premier alpiniste à être allé au sommet de chacun des «8.000», tous situés entre le Népal, le Pakistan et la Chine. Mais le sprint final va se jouer entre deux hommes: l'Italien Reinhold Messner et le Polonais Jerzy Kukuczka.

En ce XXe siècle finissant, l'ère de la conquête des plus hautes cimes vierges de la planète est terminée. L'épopée des «premiers 8.000», ouverte en 1950 avec la cordée des Français Maurice Herzog et Louis Lachenal au sommet de l'Annapurna, ayant culminé dans la conquête de l'Everest en 1953, s'est achevée en 1964 quand une expédition chinoise vient à bout du Shishapangma.

Les himalayistes des années 1970-1980 cherchent donc à écrire l'histoire en recourant à des variations (sans oxygène supplémentaire, ouverture de nouvelles voies, ascensions hivernales, etc.) ou avec des défis. Ils se fixent par exemple de faire l'ascension de tous les sommets au-dessus de la barre arbitraire de 8.000 mètres, ou de gravir la plus haute cime de chacun des sept continents.

Dans la course aux 14 «8.000», l'enfant du Tyrol Reinhold Messner, barbe fournie et épaisse chevelure ondulée, possède au début des années 1980 plusieurs longueurs d'avance sur ses rivaux. Pas encore quadragénaire, il est déjà une légende du milieu.

Depuis sa première ascension en 1970 d'un «8.000», le Nanga Parbat, une course tragique où il perd son frère de sang et de cordée Günther, les sommets glacés et inhospitaliers de l'Himalaya lui cèdent un à un.

Celui qui a fait son apprentissage sur les parois verticales des Dolomites multiplie les exploits. Il est le premier à s'astreindre en Himalaya à la discipline systématique du «style alpin», une pratique à l'engagement total (équipement minimal, pas de recours à des porteurs, à l'oxygène en bouteille et à des cordes fixes pré-installées).

En 1978, en cordée avec l'Autrichien Peter Habeler, Messner réalise la première ascension de l'Everest sans aide respiratoire, prouesse que beaucoup pensaient humainement impossible à une telle altitude. En «zone de la mort», la pression atmosphérique chute et l'oxygène se fait plus rare, poussant le corps aux extrêmes limites de la souffrance et de la fatigue.

L'apiniste italien Reinhold Messner le 28 novembre 2005 lors de la présentation de son livre à Madrid. [Pierre-Philippe MARCOU / AFP/Archives]
Photo ci-dessus L'apiniste italien Reinhold Messner le 28 novembre 2005 lors de la présentation de son livre à Madrid. [Pierre-Philippe MARCOU / AFP/Archives]

L'alpinisme est une «apologie de l'acte inutile», expliquait Reinhold Messner, aujourd'hui âgé de 75 ans, dans un récent documentaire. «Si je fais quelque chose qui n'est pas utile, c'est parce que je considère que la vie est globalement absurde car elle mène à la mort.»

«Tu es magnifique»

Mais voilà qu'à partir de 1979 et son ascension du Lhotse, le Polonais Jerzy Kukuczka s'est lancé au pas de course à la poursuite de l'Italien, de quatre ans son aîné, et enchaîne les pics à une cadence infatigable.

«Jurek», son surnom, est l'un des géants de l'«école polonaise» d'alpinisme, qui vit à cette période son âge d'or. Pour ces hommes et femmes endurcis qui ont fait leurs armes dans la chaîne des Tatras, l'alpinisme est alors l'une des seules voies permettant de franchir le rideau de fer de la Pologne communiste et de goûter à la liberté.

Disposant de peu de moyens, les Polonais joignent les deux bouts pour financer leurs expéditions. Nombre d'entre eux font des travaux de haute voltige sur des cheminées d'usines, mieux rémunérés. Ils fabriquent leur propre matériel, qu'ils revendent ensuite dans l'Himalaya à la fin de la saison.

Par sa formation, Kukuczka a dans son sac à dos un atout-clé face à Messner: les ascensions hivernales, auxquelles l'Italien ne se risque pas. En 1985, il réussit la première hivernale du Dhaulagiri et, dans la même foulée, s'offre le Cho Oyu.

Lorsque s'ouvre le printemps 1986, Kukuczka a triomphé de 10 des 14 sommets, Messner de 12. Les crampons filent à toute allure dans la neige et la glace, mais le Polonais n'arrivera pas à combler son retard.

Depuis les flancs du Manaslu à l'automne, il apprend que Reihnold Messner est parvenu à son quatorzième sommet, le Lhotse, devenant ainsi la première personne à réaliser les 14 «8.000».

L'Italien aura mis seize ans pour réaliser ce défi, sans jamais recourir à de l'oxygène supplémentaire - Kukuczka l'a utilisé une seule fois, sur l'Everest. Cette performance a fait de lui l'un des alpinistes les plus célèbres du XXe siècle.

Jerzy Kukuczka bouclera la boucle en 1987, avec l'Annapurna et le Shishapangma, en un peu moins de huit ans. «Tu n'es pas le numéro deux, tu es magnifique», lui écrit Messner, admiratif.

Photo du Mont Everest le 27 mai 2019 [PRAKASH MATHEMA / AFP/Archives]
Photo ci-dessus Photo du Mont Everest le 27 mai 2019 [PRAKASH MATHEMA / AFP/Archives]

Deux ans plus tard, Jerzy Kukuczka trouvera la mort sur le Lhotse, avalé par la montagne comme nombre d'alpinistes de sa génération.

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