Noura El Kaabi, ministre de la Culture émiratie : «Rendre à Mossoul son esprit est une responsabilité globale»

L'église Notre-Dame-de-l'Heure a été détruite par Daesh en 2016 L'église Notre-Dame-de-l'Heure a été détruite par Daesh en 2016. [UAE Ministry of Culture and Knowledge Development]

Plus de 330 morts depuis le 1er octobre. En Irak, pays toujours convalescent de l'emprise de Daesh, la paix peine à s'installer alors que des manifestations réprimées dans le sang se succèdent pour demander la tête du gouvernement.

Malgré tout, la communauté internationale s'engage pour aider à reconstruire les villes touchées par la guerre. Sous l'égide de l'Unesco, les Emirats Arabes Unis, par l'intermédiaire de sa ministre de la Culture Noura Al Kaabi, ont signé un accord le 15 octobre dernier pour rebâtir deux églises détruites pendant la guerre.

Pourquoi les Emirats Arabes Unis sont-ils autant intéressés par la reconstruction de Mossoul en Irak ? 

Nous sommes un jeune pays de 50 ans, et dès le premier jour, le père fondateur a compris que le pays ne pouvait pas juste se construire de lui-même par ses propres habitants. Nous devons être ouverts. Nous sommes dans une région troublée, et cela nous enseigne que nous devons faire plus, pas seulement à nos frontières mais partout. Si quelque chose touche nos voisins, cela nous affectera aussi. Nous avons donc tous été horrifiés par la manière dont Daesh et son idéologie prenaient le pouvoir. C'est une responsabilité globale qui nous encourage à protéger une certaine humanité, et à rendre l'esprit de Mossoul. Rejoindre l'Unesco dans ce projet était donc une décision facile à prendre. 

Est-ce que l'on sait exactement quelle proportion de la ville est détruite, et quels sont les sites prioritaires à rebâtir ? 

Je dirais que plus de 70% de la ville est détruite. Elle ne ressemble plus du tout à ce à quoi elle ressemblait avant Daesh. Nous devons reconstruire les écoles, récupérer des livres pour les universités, des équipements pour les hôpitaux. L'impact de ce qu'il s'est passé là-bas est immense, mais quand on commence par un ou deux projets stratégiques, cela va façonner la manière dont la ville va se restaurer d'elle-même.

Est-ce pour cela que vous avez ciblé les lieux de culte en priorité ?

Il y a un an nous avons annoncé que nous allions reconstruire la mosquée al-Nouri et son minaret, et il y a un mois les deux églises. La raison qui nous a poussée est avant tout le symbole de rassemblement pour les habitants de Mossoul, mais aussi pour la région. Pour les églises, nous avons pris conscience de leur importance, d'autant plus après la visite du pape aux Emirats Arabes Unis. Mais il y a aussi d'autres lieux de culte à Mossoul, car la ville était une mosaïque avec beaucoup de religions et sectes. 

Il vous a d'ailleurs été demandé de financer également la reconstruction de temples yézidis (minorité religieuse persécutée par Daesh en Syrie et en Irak). Est-ce que vous l'envisagez ? 

C'est quelque chose qui est actuellement travaillé entre le gouvernement d'Abu Dhabi et le gouvernement français via l'Alliance internationale pour la protection du patrimoine dans les zones en conflit (ALIPH). Je crois qu'il y a certains projets envisagés à Mossoul. 

Est-ce que l'on connaît le prix et le temps exact pour reconstruire ces sites ?

Nous avons contribué à hauteur de 50,4 millions de dollars pour les trois sites en question pour cinq ans environ. Cela devrait couvrir la reconstruction complète des lieux.

Est-ce que le fait de travailler avec le gouvernement irakien dans le domaine de la culture est aussi vu comme un moyen de limiter l'influence grandissante de l'Iran dans le pays ? 

Notre travail avec l'Irak est purement un moyen de renforcer notre relation culturelle avec eux. Les Irakiens sont très proches de nous, nous partageons la même langue, certains nous ont aidé à construire notre pays par le passé. Nous travaillons avec l'Unesco, qui garantit la durabilité et la neutralité de notre position, en s'assurant également que nous incluons le ministère de la Culture d'Irak. Nous sommes en relation avec les personnes qui sont sur le terrain et les Irakiens. Le thème de la dernière conférence de l'Unesco est la paix, et c'est ce sur quoi nous devons nous concentrer, pas sur ce qui nous rend différents. Les habitants de Mossoul s'en fichent et ont suffisamment ont souffert. Ils veulent voir leur ville redevenir ce qu'elle est. 

En quelle mesure la visite du pape a motivé l'investissement pour la restauration des églises ? 

Il ne nous l'a jamais demandé. Sa visite était la première dans le Golfe Persique, et pendant qu'il était là, nous avons discuté avec son équipe pour voir comment il était possible d'aider à reconstruire les églises en Irak. Nous nous sommes ensuite dirigés vers l'Unesco, qui a accepté l'idée. La visite du pape nous a avant tout inspiré pour aller plus loin. 

Depuis que le pape François a pris ses responsabilités, il a multiplié les discussions pour améliorer le dialogue interreligieux, en particulier avec les responsables musulmans. Est-ce que vous voyez la restauration comme un moyen de passer des discussions aux actes ? 

C'est une partie du plan d'action oui. Il y a un mois, à New York, nous avons également annoncé la Maison de la famille d'Abraham qui est aussi basée sur ce plan. Ce sont trois bâtiments qui rassembleront une mosquée, une église et une synagogue à Abu Dhabi. Ils sont connectés pour que ceux qui visitent l'église soient encouragés dans un dialogue et à pratiquer leur foi dans un endroit qui est respecté. 

 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

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Depuis la signature de l'accord pour les restaurations des sites, il y a eu la libération des jihadistes en Syrie suite aux bombardements turcs et des manifestations meurtrières en Irak. Est-ce que les violences et la possible résurgence de Daesh menacent le projet ? 

Nous avons une vidéo qui a été tournée il y a quelques jours montrant des personnes qui travaillent sur le dôme de la mosquée à Mossoul et sur les illustrations. À l'heure actuelle, le déminage est terminé, tout semble agréable et calme. S'il y a des tensions autour, Mossoul est calme actuellement, les habitants veulent faire revivre leur ville avant tout. 

Si la répression continue en Irak, continuerez-vous de financer le projet ou bien le mettrez-vous en pause ? 

Je crois que ce qui nous pousse à réaliser ce projet avec l'Unesco nous pousse également à continuer. L'organisation va nous permettre de soutenir le projet et l'emmener au niveau supérieur. Nous travaillerons avec tous les gouvernements, que ce soit celui-ci ou un autre. Quand nous avons annoncé le projet c'était un gouvernement différent et cela n'a rien changé. Le but est de reconstruire, quoiqu'il se passe. 

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