Un an sans gouvernement : la Belgique va-t-elle enfin trouver une issue à sa crise politique ?

Paul Magnette privilégierait une coalition «arc-en-ciel», entre les socialistes, les libéraux et les écologistes, auxquels pourraient se joindre les chrétiens-démocrates flamands du CD&V et les centristes francophones du cdH. Paul Magnette privilégierait une coalition «arc-en-ciel», entre les socialistes, les libéraux et les écologistes, auxquels pourraient se joindre les chrétiens-démocrates flamands du CD&V et les centristes francophones du cdH. [LAURIE DIEFFEMBACQ / BELGA / AFP]

Une impasse politique qui dure. Depuis décembre 2018, soit quasiment un an, la Belgique vit sans gouvernement. Chargé par le roi Philippe début novembre d'explorer les possibilités de formation d'une nouvelle coalition, le président du Parti socialiste (PS) Paul Magnette doit lui rendre ce lundi 9 décembre ce qui pourrait être son dernier rapport de mission.

Après avoir rencontré les dix partis jugés «disponibles» pour composer un gouvernement, Paul Magnette privilégierait une coalition «arc-en-ciel», c'est-à-dire rassemblant les socialistes, les libéraux et les écologistes, auxquels pourraient se joindre les chrétiens-démocrates flamands du CD&V et les centristes francophones du cdH. Cette alliance exclurait donc les nationalistes flamands de Vlaams Belang («Intérêt flamand» en français), mais surtout ceux de la N-VA (Nieuw-Vlaamse Alliantie, «Alliance néo-flamande» en français), arrivée en tête des élections législatives du 26 mai dernier et pilier de la coalition de centre-droit au pouvoir de 2014 à 2018.

C'est de cette formation qu'est venue l'implosion de cette alliance, celle-ci ayant claqué la porte du gouvernement au début du mois de décembre 2018, pour marquer son opposition à la ratification par la Belgique, et plus précisément par le Premier ministre de l'époque, Charles Michel - qui a pris la tête du Conseil européen le 1er décembre -, du pacte de Marrakech, un texte de l'ONU sur les migrations.

Le fossé politique entre la Wallonie et la Flandre se creuse

Ce coup d'éclat a été le point de départ de la crise politique en cours en Belgique. Depuis cette date, le pays n'a pas de gouvernement de plein exercice, mais seulement un exécutif gérant les affaires courantes. Outre-Quiévrain, certains pensaient que les élections législatives de mai 2019 allaient débloquer la situation, mais elles l'ont plutôt complexifiée. L'éclatement du paysage politique belge s'est en effet accentué, entre une Wallonie toujours dominée par les socialistes et une Flandre où les nationalistes sont majoritaires. Le 27 octobre, le Premier ministre Charles Michel a laissé la main à Sophie Wilmès, une autre libérale francophone, première femme à accéder à cette fonction, dont le gouvernement n'a que peu de légitimité car sans majorité au Parlement.

Il est donc urgent pour la Belgique de trouver une nouvelle coalition. D'autant plus qu'à politique inchangée, le déficit public belge va se creuser assez nettement en 2020 (2,3 % du PIB), a alerté la Commission européenne. La première tentative initiée par le roi Philippe et confiée à Rudy Demotte (PS) et Geert Bourgeois (N-VA) a été infructueuse, les deux représentants n'étant pas parvenus à se mettre d'accord sur un programme commun, un échec acté début novembre.

Même si Paul Magnette - qui s'est fait connaître en 2016 après avoir failli faire capoter le Ceta, le traité de libre-échange conclu entre l'UE et le Canada - apparaît optimiste quant aux chances de formation d'une coalition «arc-en-ciel» - donc sans la N-VA -, les obstacles sont là. Les libéraux et les chrétiens-démocrates de Flandre gouvernent au niveau régional en coalition avec la N-VA, et ne sont «a priori pas chauds» pour se désolidariser de ce parti au niveau national, explique à l'AFP le politologue belge Vincent Laborderie, maître de conférences à l'Université catholique de Louvain.

Sans compter que même composée de six partis, cette coalition n'aurait une majorité que d'un seul siège à la Chambre des représentants (76 sièges sur 150). D'où l'importance pour Paul Magnette de convaincre le CD&V et le cdH de rejoindre l'alliance. Mais même avec ces deux formations, les huit partis ensemble seraient loin d'être majoritaires dans le groupe linguistique flamand au Parlement. Sauf que pour avoir cette majorité-là, l'appui de la N-VA serait indispensable, une option qui a déjà été explorée, sans succès. Preuve de la complexité de sa tâche, la mission de Paul Magnette a déjà été prolongée à deux reprises par le roi Philippe, le 18 puis le 25 novembre, après à chaque fois un entretien entre les deux hommes et la remise d'un rapport. Même si ce devrait être ce lundi le dernier rapport du président du PS, un nouveau délai n'est pas à exclure.

De nouvelles élections ?

En cas d'échec de cette mission planerait le spectre de nouvelles élections pour sortir de l'impasse, dans un scénario appelé «à l'espagnole», ce qui serait une première en Belgique. Mais la convocation d'un scrutin ne serait pas automatique. «Car pour retourner aux urnes, il faut… une majorité», explique à la RTBF Caroline Sägesser, chargée de recherche au Crisp (Centre de recherche et d'information socio-politiques). «L’article 46 de la Constitution explique bien que c’est la Chambre à la majorité de ses membres qui doit voter sa dissolution», poursuit-elle.

Ce qui n’est pas dans l'intérêt d’une majorité des partis. «Car si dans ce contexte, on retourne aux urnes, on peut imaginer que les partis radicaux vont gagner encore plus de voix», estime à la RTBF Dave Sinardet, politologue à la Vrije Universiteit Brussel et à l’université Saint-Louis. Et puis «les partis ont peur de déranger l’électeur», souligne Caroline Sägesser, rappelant qu' «en Belgique, le vote est obligatoire donc ce serait la troisième fois en un peu plus d’un an qu’on rappellerait aux urnes les citoyens». «Et en plus, on les rappellerait pour leur dire 'qu’ils ont mal voté et qu’il faut recommencer'. Les partis craignent donc une mauvaise réaction du citoyen qui se traduirait par un vote blanc, nul ou extrême.»

Plutôt qu'une élection figurent donc d'autres options. Comme celle de former un gouvernement d'experts, issus du monde académique, administratif et de l'entreprise. Une idée émise par Joachim Coens, bourgmestre de Damme et membre du parti chrétien-démocrate flamand. Est également sur la table l'hypothèse d'une réforme de l'Etat, accentuant la fossé entre la Wallonie et la Flandre, et donc d'une modification de la Constitution, qui devrait alors être validée par un scrutin. «On demanderait au peuple de se prononcer sur cette 'Nouvelle Belgique' et non plus sur quels partis nous voulons au pouvoir», précise Caroline Sägesser. La nomination d'un nouveau médiateur, pour remplacer Paul Magnette, est également évoquée par la presse belge. Ce qui laisse ouverte la possibilité que le «record» belge de 541 jours sans gouvernement en exercice, datant de 2010-2011, puisse être battu.

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