Parti Pirate : «si vous ne trouvez personne pour qui voter, soyez candidat !»

[LIONEL BONAVENTURE / AFP/]

Le Parti Pirate islandais a été désigné vendredi pour former une coalition en Islande. S'il réussissait, il serait le premier Parti Pirate à diriger un pays. Dans un entretien accordé cette semaine à Direct Matin, le porte-parole des Pirates français, Thomas Watanabe-Vermorel, revient sur ce qui fait la spécificité de cette formation.

Comment expliquez-vous le succès du Parti Pirate en Islande, notamment ?

On en a fini avec l'acceptation des élites politiques, de l'entre-soi. Il y a un ras-le-bol généralisé, planétaire. Ce qu'aux Etats-Unis on appelle l'establishment n'est plus capable de tenir le choc contre son épouvantail favori, le démagogisme. En 2017, le vote utile ne sera plus défendable, car plus personne ne supporte la confiscation du pouvoir que représente l'establishement. Mais le populisme dans le sens que lui donnent le plus souvent les médias, c'est-à-dire le démagogisme, est aussi une confiscation du pouvoir. On se retrouve donc coincés entre la peste et le choléra.

Le succès du Parti Pirate en Islande correspond à une énergie que l'on retrouve chez tous les mouvements citoyens, dont le Parti Pirate fait partie, qui veulent offrir une voie politique différente qui remette le citoyen au centre des décisions, le peuple au centre des préoccupations, avec des valeurs d'humanisme, un retour aux droits de l'Homme et du citoyen.

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Le Parti Pirate d'Islande peut-il former une coalition ?

Après deux tentatives de constitution du gouvernement, le tour passe au Pirates. Il semblerait que les 4 partis reviennent autour de la table cette fois avec de meilleures intentions que lors de la tentative de Katrin Jacobsdottir. Sans doute en raison de la personnalité de Birgitta (la dirigeante des Pirates islandais, ndlr) et sans doute des priorités politiques qui pourraient être un peu différentes. Moins axées sur les quotas de pêche mais plus sur la constitution. En cas d'échec, une solution avec un gouvernement minoritaire est aussi possible, voire une coalition d'union nationale avec une répartition égalitaire des postes. Enfin l'ultime choix est la dissolution de l'assemblée et l'organisation de nouvelles élections. 

D'où vient le nom de «Parti Pirate» ?
 
On nous appelle le Parti Pirate parce qu'on remet beaucoup de choses en cause sur la question de la propriété intellectuelle. Nous ne disons pas qu'il ne faut pas financer la création et la recherche, nous ne sommes pas contre les brevets et les droits d'auteur, mais contre les brevets et droits d'auteur tels qu'ils sont conçus actuellement. Ils vont à l'encontre de la création. Tout artiste ou scientifique sait que pour créer ou innover il faut s'appuyer sur des choses existantes. Donc il faut que chacun puisse accéder à la connaissance, à la culture, cela constitue un bien commun de l'humanité.

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Il faut sortir de la vision exclusivement financière concernant ces questions. Et on peut élargir cette problématique à l'accès à l'eau et à l'alimentation, par exemple. Vivre est un droit, il faut que les ressources essentielles, indispensables à la vie, soient communes. Cela ne veut pas dire qu'on ne peut pas faire jouer le marché, mais qu'il faut garder une échelle des priorités. Les «communs» sont une évolution de ce qu'on appelait le bien public. La collectivité n'est pas propriétaire d'un bien, elle en est responsable : elle a le devoir de le développer et le protèger. Et pour nous, les mondes intellectuels et scientifiques sont un bien commun qu'il est nécessaire de protéger et de partager. 

Quelles sont les valeurs du Parti Pirate ? 

Le Parti Pirate s'appuye sur une éthique très forte, et un modèle sociétal précis et innovant. Si on propose de tout changer, il faut proposer quelque chose, sinon on se retrouve dans la situation du Brexit. Nous proposons un appui très ferme aux libertés, aux droits, avec la défense de la Déclaration des droits de l'Homme et du citoyen, mise à mal en France et ailleurs, alors qu'elle constitue le fondement de l'état de droit. Nous souhaitons aussi enrichir les Droits de l'Homme, qui doivent aussi être les droits de la femme et de la citoyenne. Nous voulons également conquérir des droits pour les homosexuels, protéger les libertés individuelles menacées par les nouvelles technologies et de manière générale nous militons pour une culture du commun. 

Comment réagissez vous à l'élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis ? 

C'est le choix des électeurs américains, il ne s'agit pas de le contester. Le personnage de Donald Trump est tellement épouvantable qu'il ne nous permet pas de nous réjouir de la défaite de Hillary Clinton, une personnalité extrêmement belliciste et représentante d'une politique oligarchique. C'est une véritable représentante de l'establishement politique qui a verrouillé des institutions censément démocratiques.

Mais Trump est bien pire, avec son discours xénophobe, homophobe et mysogine. Il met en avant une haine décomplexée, ce qui est dangereux. Mais Donald Trump n'a pas fait exploser le compteur en termes de voix : ce sont les démocrates qui se sont effondrés. Ce qui nous renvoie à l'erreur qu'ils ont commise en évinçant Bernie Sanders. Le Parti Pirate veut se positionner en troisième possibilité entre le populisme et l'establishment. 

En affirmant vouloir donner la parole au peuple, le Parti Pirate a fait l'objet de critiques, certains le qualifiant de «populiste». Que leur répondez-vous ? 

«Populiste» est devenu une injure, on l'utilise maintenant à la place de «démagogue». Mais le fait de parler pour le peuple, de vouloir remettre ses intérêts au centre de l'échiquier politique, ce n'est pas du populisme, c'est l'inverse ! Le populisme au sens où on l'entend désormais est une manipulation politique, une diversion qui fait feu de tout bois, et qui ne s'embarasse ni de la véracité des propos, ni de leur cohérence, ni de l'éthique du discours.

Le fait de vouloir laisser la parole au peuple, comme le Parti Pirate islandais qui a souhaité demander au peuple de rédiger la Constitution, de dire aux citoyens «vous allez écrire la loi», c'est l'inverse du populisme. C'est difficile, ça demande d'avoir des citoyens exigeants, travailleurs, c'est l'inverse de la facilité qu'implique le populisme. Le fait de travailler ensemble, de discuter, de se confronter aux problèmes, c'est ça l'âge adulte de la politique, et c'est ce que propose le Parti Pirate. 

Que propose le Parti Pirate face à cette crise de la politique ? 

Le Parti Pirate souhaite stimuler une rénovation démocratique, par exemple via le concept de «démocratie liquide», qui est une passerelle entre démocratie représentative et démocratie directe (difficile à appliquer à grande échelle). On procède par délégation de voix. Sur une grande question thématique, on va pouvoir donner sa voix à différentes personnes, que l'on estime proches de ses valeurs et que plus compétentes dans le domaine en question. Et ces voix peuvent elles-mêmes être données à une tierce personne, etc... A l'arrivée, on se retrouve avec des gens qui ont plus de voix en fonction de leur proximité idéologique et de leur compétence.

Surtout, on peut reprendre sa voix quand on veut et voter directement. C'est une idée prometteuse, mais c'est une piste parmi d'autres, qui montre que l'on peut innover, trouver des solutions alternatives. Avec l'idée qu'il faut expérimenter en matière de démocratie. Il faut aller de l'avant, la démocratie est un corps vivant, si elle n'évolue pas, elle meurt.  

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Comment le Parti Pirate se positionne-t-il en vue de la présidentielle ? 

La présidentielle n'est pas une élection démocratique. La preuve, c'est que les citoyens ne peuvent pas s'y présenter. Le système des 500 signatures et le budget nécessaire à une campagne, notamment, empêchent de se présenter sans l'appui des grands partis. Même Jean-Luc Mélenchon ou Yannick Jadot ne sont pas assurés d'avoir les 500 signatures. De plus, cette élection fait ressortir les conflits, la haine de l'autre, pour aboutir à l'élection d'un roi : ce n'est pas les valeurs de la démocratie.

Cette élection empêche de penser le politique, de débattre des vrais sujets. Mais en France, c'est la reine des élections. Nous allons donc tenter d'y participer à notre manière, en produisant un questionnaire ou un pacte pour interpeller les candidats sur certains sujets. Et nous pourrions aussi non pas donner des consignes de vote, mais soutenir une candidature qui correspondrait à nos valeurs. Mais actuellement cela ne semble pas exister.

Quelle stratégie envisage le Parti Pirate pour les échéances qui suivront la présidentielle ? 

Nous nous préparons pour les législatives 2017, qui peuvent être importantes. Nous ne sommes plus dans une situation de bipartisme, et le PS aura du mal à convaincre ses électeurs. Nous pourrions donc faire vivre cette vague de mouvements citoyens dont le Parti Pirate fait partie, et «hacker» le système politique. Contrairement aux présidentielles, il existe plusieurs degrés de réussite. On peut avoir tous les sièges, une majorité, un groupe parlementaire, voire un ou deux députés, ce qui peut déja s'avérer très efficace.

Et cela peut permettre de se préparer pour les municipales de 2020, voire d'obtenir des financements publics, ce qui rendrait nos combats futurs un peu moins laborieux. Le but, c'est que chaque citoyen se rende compte que si on ne trouve personne pour qui voter, c'est aux citoyens de se présenter. C'est le message que nous voulons envoyer aux Français : soyez candidates, soyez candidats !»

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