Stéphane Simonnet : "Les Français du Jour J n'ont pas eu peur"

Appuyés par des chars amphibies Duplex, les hommes du commando Kieffer prennent le contrôle du centre de Ouistreham le 6 juin 1944. [DR / Imperial War Museum]

L’historien Stéphane Simonnet, ancien directeur scientifique du Mémorial de Caen, est le spécialiste du commando Kieffer, cette unité de 177 Français qui a débarqué en Normandie le 6 juin sur les plages de Colleville non loin de Ouistreham. Auteur d’une biographie de leur chef Philippe Kieffer (Tallandier, 2012), il vient de signer un album illustré sur l’histoire de ce commando (« Les 177 Français du Jour J », éd. Tallandier – Ministère de la Défense).

 

portrait_stephane_simonnet_-_vignette.jpg (DR)

 

Après avoir été méconnus pendant longtemps, les Français du Jour J sont devenus des héros. Qui étaient-ils réellement ?

Les hommes du commando Kieffer n’étaient pas des guerriers au sens strict du terme mais des hommes surentraînés qui s’exerçaient depuis 1942. Ils avaient été très peu engagés jusqu’au Débarquement, hormis quelques uns d’entre eux qui avaient participé au raid de Dieppe puis à des raids éclairs. De nombreux fusiliers marins du commando avaient une expérience de la mer, forgée avant la guerre dans la marine marchande, la Royale, ou encore comme simple marins-pêcheurs. A veille du Jour J, ils sont tous impatients d’engager le combat.

 

Ce sont donc des hommes ordinaires qui se retrouvent dans des circonstances extraordinaires ?

Il faut se garder d’une vision trop schématique ou idéalisée. Certes, les Français du Jour J venaient des horizons les plus variés, mais le commandant Kieffer avait pris soin d’écarter les mercenaires et têtes brûlées. En outre, il s’était entouré d’officiers professionnels, venus en particulier de l’armée de terre, si bien que le 6 juin, l’unité était homogène et compétente.

 

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L'insigne du commando sur la tombe de Philippe Kieffer (1899-1962) au cimetière de Grandcamp-Maisy, entre Utah Beach et Omaha Beach (CC / archangel 12)

 

Les fusiliers marins du commando sont des Français qui combattent au sein d’une unité britannique. Sous quel drapeau se battent-ils vraiment ?

Ce sont tous des Français libres, venus dès 1940 ou en 1943, lors des deux grandes vagues de ralliement. Administrativement, ils sont rattachés à la France libre qui, par exemple, leur verse leurs soldes. Mais stratégiquement, ils sont détachés auprès des brigades de commandos britanniques, en vertu d’un accord signé au printemps 1942 entre De Gaulle et Mountbatten.

 

Le Jour J, le commando Kieffer débarque sur les plages de Colleville-sur Orne. Quel est leur bilan opérationnel ?

Les hommes de Kieffer ont "fait le job" lors de cette journée, symbolisée par la prise du casino de Ouistreham, entrée depuis dans la légende. S’il convient de la relativiser et de l’insérer dans l’ensemble des opérations, elle demeure un fait d’armes important puisqu’on y trouvait une des rares batteries d’artillerie allemande en activité dans le secteur. Et le bilan a été lourd, 10 morts et une trentaine de blessés au soir 6 juin.

 

Après avoir tenu des positions défensives en Normandie, le commando Kieffer a été engagé en Hollande. Moins connu, cet engagement a été terrible…

Les combats y ont en effet été beaucoup plus durs qu’en Normandie. Débarqués le 1er novembre 1944 sur la presqu’île de Walcheren, les fusiliers marins doivent prendre le contrôle de Flessingue. Mais sur place, ils se heurtent à 15.000 soldats allemands de la XVe armée qui n’avaient pas été engagés jusqu’à présent. La bataille, menée en zone urbaine sous le feu des snipers, est très meurtrière.

 

Combien y a t-il de survivants aujourd’hui et quel est leur état d’esprit ?

Ils sont encore dix survivants. Le benjamin est âgé de 88 ans et le doyen de 100 ans. Quand j’avais commencé à les interviewer il y a une dizaine d’années, nombre d’entre eux exprimaient une certaine amertume. Depuis, la reconnaissance est venue, ils ont tous reçu la Légion d’Honneur et leur fierté s’exprime sans nuance. Tous disent qu’ils n’ont pas eu peur ce jour-là, ce qui me frappe toujours.

 

Pourquoi sont-ils restés si longtemps dans l’ombre ?

Le général De Gaulle avait posé sur eux une chape de plomb car il avait été totalement tenu à l’écart des préparatifs du Débarquement. Ce n’est qu’à la veille du Jour J qu’il en a été informé ! Il faut se souvenir que De Gaulle n’a jamais participé à la moindre cérémonie commémorative en Normandie alors qu’il s’était par exemple rendu en Provence en 1964. La situation a commencé à évoluer en faveur du commando Kieffer à partir de 1984, lorsque François Mitterrand leur a rendu hommage.

 

Vous travaillez depuis des années sur cette épopée. Que reste t-il encore à découvrir ?

Je voudrais encore approfondir la sociologie de cette unité. Quel était le passé de ces hommes ? Quelles étaient leurs convictions politiques, leur environnement social ? Par ailleurs, pour parfaire l’étude du commando, il faudrait aussi s’intéresser à ceux de ses hommes qui n’ont pas participé au Débarquement, soit parce qu’ils n’ont pas été sélectionnés à l’issue de l’entraînement, soit parce qu’ils l’ont rejoint après. On pourra alors considérer que l’histoire du commando Kieffer est balisée de manière exhaustive.

 

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Stéphane Simonnet, Les 177 Français du Jour-J, Tallandier – Ministère de la Défense, 2014, 128 pages, 24,90

 

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