La semaine de Philippe Labro : une terre de rugby, des racines en ovalie

Philippe Labro, écrivain, cinéaste et journaliste.[THOMAS VOLAIRE]

Philippe Labro est écrivain, cinéaste et journaliste. Chaque vendredi, pour Direct Matin, il commente ce qu'il a vu, vécu et observé pendant la semaine. Un bloc-notes subjectif et libre.

 

SAMEDI 14 et DIMANCHE 15 MARS

C’est un stade plutôt petit, étroit, enfoncé dans la glaise du pays, avec, autour du terrain, les restes d’une piste cyclable. On peut voir, sur les côtés, au-dessus de la pelouse, un endroit où l’on va consommer, et l’on peut lire cette pancarte : "Buvette" – un terme aujourd’hui à peine encore utilisé. Il est mythique, ce lieu.

On l’appelle "la cuvette" de Sapiac, et il se situe à Montauban, dans ma ville natale, où je vais passer quarante-huit heures – à l’invitation de mon fils et avec la complicité de Jean-Charles Bordaries – pour y retrouver les souvenirs de mon enfance. On ne pratique que le rugby dans cette "cuvette", et c’est là que j’assistais, avec mes frères, aux confrontations locales entre ces modestes villes du Sud-Ouest pour lesquelles le rugby était – et demeure – le sport le plus aimé, le plus suivi, "viril mais correct".

Les joueurs sont, désormais, des professionnels. Il y a même des "étrangers". L’USM fut champion de France le 28 mai 1987 (date historique), mais joue, pour l’instant, en deuxième division. Rien n’a changé : les accents, les visages, les panneaux publicitaires n’affichant que des marques locales (biscuits, meubles), sous lesquels, debout, dominant la "cuvette", 8 000 personnes, hommes en blouson, gamins avec casquettes, et quelques femmes protégées par leurs "doudounes", crient "Sapiac ! Sapiac !" en applaudissant les Vert et Noir face à Aurillac.

Dans la tribune officielle, les notables de la ville et de la région sont présents – à quelques jours du premier tour des départementales, on ne concevrait pas qu’ils aient manqué le rendez-vous. Ils serrent des mains, se lèvent pour saluer un essai, et iront avaler du vin chaud servi dans des gobelets en plastique à la mi-temps, dehors, sous les gradins parcourus d’un vent froid – les loges VIP avec postes télé, hôtesses en stilettos et fauteuils de cuir, ce n’est pas tout à fait le genre de la maison. J’ai aimé cette ambiance simple, sans artifice, les odeurs d’herbe humide qui rappellent l’innocence perdue.

En outre, le XV Montalbanais, au cours de la première partie, va démontrer que, finalement, en deuxième division, on favorise le jeu ouvert. La balle va jusqu’au trois-quarts aile, on envoie au large, on court pour ne pas se limiter à la fastidieuse "bataille d’avants". Alors, au bout d’une belle phase de jeu, sous le ciel de fin d’après-midi qui passe du mauve au bleu sombre, après la transformation entre les poteaux blancs en forme de H, s’élèvent les cris des amoureux de "l’ovale".

En vérité, ils ne sont pas venus à Sapiac seulement pour le spectacle, mais pour "être ensemble", s’inscrire dans l’invisible paysage d’une culture, un héritage, des traditions. Le chasselas de Moissac, les rives de l’Aveyron, les routes bordées de platanes, et, pas loin, le Quercy blanc, où, avant le match, avec mes amis Granié, j’aurai évoqué les souvenirs des lacets qu’on posait pour attraper les lièvres et les feuilles de maïs qu’on roulait entre nos doigts pour fumer "comme les grands".

Et puis, rappel du passé, sur la place de Montauban, l’acacia des martyrs de la Résistance. C’est tout cela qui revient subtilement en mémoire. Dans les gradins de Sapiac, je me sens à mille lieues de Paris, du stress, des médias, des enjeux politiques, des réseaux sociaux, plongeant, comme chaque personne qui "retourne aux sources", dans la notion que tout, ou presque, était déterminé dès l’enfance. 

 

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